— Madame Lancelevée !
Depuis quelques mois, une légende incertaine régnait dans le milieu médical à propos de Boussard et de la célèbre doctoresse. Les uns les croyaient fiancés ; d’autres voyaient entre eux une sévère amitié amoureuse ; le plus grand nombre les disait amants. Cette bravoure de la jeune femme à se montrer partout où il professait, son engouement visible pour l’enseignement du maître, autorisaient mille commentaires. Cependant nul ne pouvait se vanter de les avoir surpris ensemble. A l’amphithéâtre, on ne les avait jamais vus échanger un mot après la leçon. Thérèse avait toujours défendu sa grande camarade :
— Ce qu’on dit est absurde. Jamais madame Lancelevée ne commettra ce qu’on appelle une faute. Il n’est pas de femme plus fière ni possédant plus de dignité, de force morale. Elle ignorera toujours les entraînements. Je répondrais d’elle plus que de moi !… Quant à son mariage, il ne peut être de bruit plus faux.
Mais, ce soir-là, interdite, saisie d’étonnement, la doctoresse Guéméné vit l’autre doctoresse traverser avec sa majesté coutumière la salle à manger de l’hôtel, et venir prendre, près de Boussard, une place demeurée vide.
L’homme glacial eut un tressaillement de joie et de surprise. Ils se serrèrent la main ; puis, à mi-voix, madame Lancelevée, retroussant sa voilette, entama, son indicateur grand ouvert, une longue explication. Sans doute elle n’était pas si tôt attendue, elle avait brusqué son voyage…
Boussard chercha des yeux les Guéméné qu’il avait tout à l’heure salués de loin. Mais, discrètement, — témoins involontaires d’une rencontre que les intéressés avaient peut-être voulue secrète, — ils s’étaient esquivés. Une fois dehors, Fernand dit :
— Ce qu’on raconte était donc vrai !
— Jamais ! répondit Thérèse, en généreuse amie ; madame Lancelevée est la plus honnête des femmes. Il y a là un simple hasard. Ils se sont trouvés ici, et voilà tout.
Mais, sans qu’elle l’avouât, le rayonnement de bonheur qui avait éclairé le froid visage de Boussard à la vue de la voyageuse lui en apprenait plus que tout le reste sur ce que ces deux êtres mystérieux étaient venus dérober jusqu’en ce pays. Elle avait beau dire : « Que nous importe ! ces choses ne nous regardent pas », — l’idée d’une faiblesse possible chez sa célèbre confrère l’atterrait et la tourmentait. Elle s’efforçait en vain d’imaginer les plus extraordinaires hypothèses pour interpréter ce qu’elle ne voulait pas admettre.
Le lendemain matin, comme elle lisait son courrier à la balustrade de la terrasse, le couple apparut derrière une des portes vitrées qui commandait un escalier menant aux chambres. Boussard sembla hésiter en apercevant Thérèse ; mais madame Lancelevée, avec son sourire victorieux et adouci de femme qui aime enfin, lui dit un mot et, hardiment, s’avança seule vers son amie.