Thérèse rougit. La doctoresse, que Paris n’avait jamais connue qu’en noir, portait une robe de foulard gris perle, ornée d’un flot de dentelle princière ; et ce simple changement de mise en faisait une femme nouvelle. Sous l’arc superbe de ses sourcils, ses yeux brillaient de bonheur ; elle serra la main de Thérèse, cordialement, et, avec sa franchise délibérée :

— Vous êtes étonnée de me voir ici. C’est bien réciproque. J’y suis venue retrouver le docteur Boussard, pour passer quelques jours avec lui dans les montagnes.

Et comme Thérèse demeurait incertaine, intimement choquée, et pourtant largement indulgente, plus déroutée que disposée à traiter en pécheresse cette noble princesse de science, madame Lancelevée, qui devina son trouble, sourit. Et, lui reprenant la main, affectueusement :

— Ma petite, est-ce que vous me jugez mal, dites ?

Elles se regardèrent toutes deux, loyalement.

— Je ne vous juge pas, répondit Thérèse.

— Cela me suffit, continua la doctoresse. Je vous dis ce qui est. Je ne me cache pas, ayant toujours agi sans honte. Le docteur et moi, nous nous aimons depuis deux mois. Le monde l’ignore. D’ailleurs chacun de nous garde son indépendance et pourtant n’est plus seul dans la vie. Le docteur Boussard aurait voulu m’épouser. Vous savez, ma chère, ce que je pense du mariage des femmes-médecins. Nous sommes d’impossibles épouses. Vous n’êtes qu’une délicieuse exception qui confirmez la règle. Il me fallait garder ma liberté entière, sans entraves, sans l’arrière-pensée de celui qui vous attend au foyer. Notre vraie devise, c’est : « Ni mari ni enfants », je l’ai cent fois répété. Mais lorsqu’on rencontre par hasard un amour pareil à celui de ce grand et cher amant, on ne le repousse pas. J’étais maîtresse absolue de mon cœur et de ma personne : délibérément, avec la pleine conscience de mon acte, je lui en ai fait le don. Je ne croyais plus au mariage religieux qui a été l’idéal moral de ma jeunesse, mais je crois moins encore au mariage légal, si révocable, et qui, n’étant qu’une imitation de l’autre, n’en a pas pu garder la force. Je vous déconcerte, je le sens ; mais, que voulez-vous ? je suis allée jusqu’au bout de ma logique.

Thérèse se reprenait peu à peu. Cette union libre répugnait d’autant plus à sa délicatesse qu’une personnalité plus haute la pratiquait, en donnait un troublant exemple, l’érigeait en principe, lui prêtait sa propre noblesse. Cependant contre ce raisonnement imprévu pas un argument ne lui venait.

— Si vous m’étonnez, vous savez pourtant, chère amie, que j’admets toutes les idées. La vôtre me semble un peu subversive ; mais vous êtes, vous aussi, une telle exception !

La douceur de cette jeune confrère, lui faisant si libéralement le crédit de son estime, en dépit de tout, attendrit la superbe doctoresse. Elle eut, dans sa transformation amoureuse, le premier abandon que Thérèse lui eût connu :