— Je suis heureuse ! prononça-t-elle ardemment.
Et ses yeux se mouillèrent de larmes…
Ils s’isolèrent dans l’hôtel. Boussard, illisible, enfermait dans le secret de son cœur cette passion tardive, orageuse et tendre, dont il chérissait son étrange maîtresse. Elle ne le quittait pas, noyée dans l’extase de cette révélation de l’amour. On les voyait toujours ensemble, mais tous deux, sous le même masque impénétrable, dissimulaient au public tout indice de cette fièvre intérieure qui les ravageait l’un devant l’autre. Plusieurs Parisiens, parmi les pensionnaires, les avaient reconnus et les observaient. Madame Lancelevée demeurait l’austère femme de science dont on se rappelait le portrait, pris au milieu des fioles de son laboratoire. Et le Boussard passionné qui ne rêvait plus que d’enlacer sa fière et délicate amie, paraissait toujours l’homme de marbre au physique indolent et froid.
Cette idylle, que l’âge des amants faisait grave, s’assombrissait encore, pour Boussard, d’une pensée douloureuse. Il savait que celle qu’il aimait ne lui appartenait qu’à demi. Demain son métier la reprendrait. Leurs réunions brèves dépendraient de ses devoirs professionnels. Il la visiterait comme une amante d’occasion. Elle se prêtait à lui, mais ne se donnerait jamais entièrement, avec toute la grandeur généreuse des épouses. Il resterait l’isolé, sans foyer, sans famille, privé, dans cette union précaire, de tout ce que le cœur des hommes souhaite en ses secrètes ardeurs affectives. Quand il la contemplait auprès de lui, pensive, savante, médecin comme lui, n’ignorant rien de ce que lui-même connaissait du corps humain, il souffrait dans son âme puissante, et, sous son masque de pierre, une colère bouillonnait. Il l’eût voulue timide, simple et soumise, ne sachant rien qu’aimer. Jamais, au plein du scandale de son divorce, il n’avait été si intimement triste. Ses yeux gris, sans fond, se creusaient sous l’arcade sourcilière. Parfois, quand il cheminait sur les routes de la montagne, près de cette indomptable maîtresse qui ne serait jamais sa compagne, ils croisaient Guéméné promenant l’enfant de madame Jourdeaux. Les deux hommes se regardaient et se saluaient avec mélancolie. Tous deux souffraient du même mal, celui qui sera de toute éternité l’irréductible ennemi de l’homme : l’orgueil de la femme. Puis, avec une résignation pareille d’êtres aimants, ils continuaient leur route, l’un près de cette parcimonieuse amante, l’autre tenant par la main cet enfant d’emprunt.
— Vois donc, mon chéri, dit un jour Thérèse à Fernand, comme tu étais injuste envers moi ! Je t’ai bien livré ma vie tout entière, sans réserve, sans marchandage, moi. Tu n’auras pas le sort de ce pauvre Boussard, qui n’a point l’air trop gai pour un amoureux en pleine lune de miel. La doctoresse l’a formellement déclaré : ils se verront quand ils le pourront… Oh ! c’est une maîtresse femme… Et toi qui te plaignais !
Guéméné la regarda longuement. Cette belle inconscience l’irrita. Jamais cette Thérèse ne soupçonnerait les subtiles douleurs dont elle était la cause. Avec son idéal naïf de la femme intellectuelle mariée, elle était entrée crânement dans la vie conjugale ; et, persuadée de l’excellence de ses vues, elle continuait de concilier, à travers tous les orages, ses rêves de gloire et son amour, se croyant très sage pour donner quelquefois, par habileté, plus à celui-ci qu’à ceux-là.
— Madame Lancelevée, finit-il par dire avec humeur, eut plus de loyauté que toi, voilà tout.
Thérèse, un peu suffoquée, demanda une explication : une fois de plus, il dégonfla son cœur, redit ses peines passées, montra quelle duperie avait été son rôle d’époux. Elle n’avait jamais cherché dans le mariage qu’une diversion aux fatigues d’un métier qui, seul, était son but, sa raison d’être. Et il avait beau, par réserve naturelle, par décence, retenir sa violence, ménager ses termes, il la blessa cruellement.