— Je n’ai jamais regretté notre amour, je le bénis, je l’aime : des paroles involontaires m’ont échappé, et c’est tout…
Mais lui la revoyait toujours dans la chambre de l’hôtel, debout, magnifique et insolente, disant que leur amour avait gâté sa vie. La colère, il est vrai, avait seule déterminé l’expression d’une telle pensée, mais la colère, brutalement véridique, n’avait fait que déchirer un voile et mettre à nu l’idée dissimulée, entretenue peut-être depuis longtemps. Combien de fois, en secret, Thérèse avait-elle déploré la perte de sa liberté, l’arrêt de son essor, les entraves mises à ses ambitions ! Et il ne pouvait se défaire de ce soupçon, que souvent, sous ses caresses, elle avait maudit cette passion gênante et ce mariage dont elle était la prisonnière.
Alors il redevint aussi morne que pendant les mois de célibat où il vivait seul, dans cette maison de leur amour. Octobre vint. Ce fut, dans le carrefour fluide de la rivière, l’animation du marché aux pommes : les trains qui les amenaient d’Auvergne, de Normandie, de Bretagne, les déversaient à Charenton ; la Seine les prenait là pour les charrier jusqu’à Paris.
Chaque matin, sous les fenêtres de l’île, des convois de bateaux passaient, conduits par un remorqueur sifflant et alerte dont la cheminée noire, automatiquement, saluait les ponts, un à un. Les pommes d’api joufflues et luisantes, les reinettes ridées et terreuses, les pâles canada, au teint de citron, s’entassaient au fond des chalands creux qui glissaient au ras de l’eau, pareils à de longues courges évidées. Puis, sous le quai de l’Hôtel-de-Ville, ils allaient s’aligner pour l’hiver. Il en montait, avec les buées de la saison pluvieuse, une odeur de pulpe mouillée, de paille et de pressoir qui parfumait ce coin pittoresque.
C’était la quatrième fois que Guéméné voyait reparaître ces choses immuables et menues des vieilles traditions parisiennes. Mais, chaque année, des émotions changeantes l’occupaient, tandis que, de sa fenêtre, il contemplait le passage des pommes. D’abord, ç’avait été en pleine poésie de fiançailles que, surpris et curieux, il avait noté la vieille coutume. L’année suivante, il savait son enfant vivant en Thérèse, mais son bonheur s’attristait déjà des reproches de la jeune femme. Puis, avec un automne nouveau, les chalands parfumés de fruits étaient revenus, et ç’avait été une époque radieuse : dans sa profession, ses succès de laboratoire, le sérum antinéoplasique entrevu, possédé ; à la maison, les sourires de ce petit être avec lequel il se croyait déjà de muettes, de délicates ententes. Et, depuis, les pommes encore une fois avaient mûri aux branches des arbres lointains ; elles voyageaient maintenant le long du fleuve, arrivaient ponctuellement avec le retour de la saison, pour s’offrir au trafic annuel. Mais l’enfant n’était plus dans la maison refroidie. L’expérience lente et cruelle avait dépouillé l’épouse imprudente de son pouvoir. Guéméné sentait sa compagne lui devenir étrangère. Les choses, pour lui, n’eurent plus de poésie.
Alors il se retourna vers les laboratoires de l’École. Une frénésie de travail s’empara de lui. Il passa des heures penché sur les tables de chimie qui s’allongeaient dans les salles, devant les immenses baies vitrées que salissaient les pluies de l’hiver. Boussard lui communiqua des pièces anatomiques ; il isola de nouveau le microbe du cancer. Et, dans sa blouse blanche, l’œil rivé au microscope, il avait des sursauts, des tressaillements d’impuissance, devant l’algue entrevue, l’invincible ennemi.
Puis il préparait des réactions, combinait des sels, produisait, dans des éprouvettes, des effervescences, procédait au hasard, par tâtonnements. Parfois Boussard qui passait s’arrêtait un moment, le regardait faire ; sous le monocle, son œil gris avait un éclair ; il allait parler… Puis il continuait sa route, travaillant lui-même dans la salle voisine.
Un après-midi que Thérèse descendait à pied le boulevard Saint-Germain, assez préoccupée d’un enfant diphtérique dont elle venait de juger le cas fort alarmant, au coin de la rue de l’Ancienne-Comédie, madame Adeline qui sortait de chez elle, pressée, haletante, la reconnut et l’interpella :
— Que devenez-vous, grand Dieu, ma chère amie ! On ne vous voit plus nulle part.