Le lendemain matin, Thérèse était à Beaujon. Le faux bruit de sa retraite l’offensait ; son honneur lui en semblait touché. Elle voulait se faire voir dans le service d’Artout, très fréquenté des jeunes médecins : la légende serait ainsi détruite à sa source. Elle rencontra le chef à l’entrée de la salle, la toque noire sur sa tête énorme et noble qu’eût si bien coiffée la mitre, le tablier blanc noué à ses reins puissants, les manches de la blouse relevées sur ses bras velus, et la main droite gantée de caoutchouc.
— Ah ! voilà donc enfin la doctoresse Guéméné ! s’écria-t-il, le visage épanoui soudain.
Et tout le monde se retourna vers l’élégante et mince jeune femme qui entrait en jaquette de fourrure, embrassant de son regard, longuement posé sur chaque lit, toute la salle. Il y avait là trois jeunes chirurgiens, une dizaine d’élèves, dont trois étudiantes étrangères, plus deux petites « bénévoles » françaises, accomplissant leur première année de médecine : — des enfants sorties du lycée depuis quatorze mois, et qui ressemblaient à deux grandes pensionnaires en sarraus blancs.
Alors Artout, que son gros bon sens de vieux garçon sans clairvoyance bien aiguisée illusionnait parfois, présenta originalement à ces jeunes hommes et à ces futures doctoresses la femme-médecin idéale qu’il voyait en Thérèse :
— Madame Guéméné est un de mes jeunes confrères de talent, et je serais heureux qu’elle vînt reprendre de temps en temps sa place dans mon service. Elle serait d’un bel exemple pour ces jeunes filles qui seront des médecins demain… ou après-demain… car elle représente un type de femme qui commence. C’est toujours difficile de créer un rôle dans notre société ; madame Guéméné a trouvé la bonne formule, car elle tient le sien avec une mesure que je vous propose à toutes, mesdemoiselles, si vous voulez exercer votre profession d’homme sans cesser d’être de vraies femmes. Voici une doctoresse qui pourra vous apprendre comment on peut devenir un excellent médecin, tout en faisant à son mari le foyer le plus charmant, en le rendant l’homme le plus heureux du monde.
Thérèse, dans son contentement, souriait à son vieux maître qui la comprenait si bien. Pourquoi Fernand ne pouvait-il entendre Artout la justifier de la sorte ! Et son cœur se gonfla de rancune contre celui qui la meurtrissait en l’aimant d’une façon trop exclusive.
— Madame, reprit Artout qui enfilait le second gant pour l’examen des malades, je vous convie à une opération très intéressante qui aura lieu ici demain même. Il s’agit de la femme que vous voyez là-bas, au lit 15. Mais venez donc l’examiner : il y a un beau diagnostic à faire.
Insidieusement, l’hôpital reprenait Thérèse par toutes les séductions ensorcelantes qu’ont les milieux d’études pour certains cerveaux avides. Comme une âme religieuse qui aurait quitté l’église et y reviendrait, — sensuellement attirée par les griseries de l’encens, des cierges, de la mystique atmosphère, — l’iodoforme, la sérénité des murs blancs, l’inconnu de la maladie couchée dans tous ces lits, lui rappelaient ses ardeurs d’interne, ses plaisirs d’autrefois. D’ailleurs Artout la tentait : il lui reprochait sa longue absence ; on devait, à son avis, se défier de la routine où vous entraîne le courant journalier de la clientèle, travailler sans cesse, se tenir toujours en éveil, et pour cela pratiquer les cliniques. Il lui montra une tumeur étrange. Thérèse avait reconnu une maladie semblable chez une de ses clientes. La similitude des deux cas en confirmait le diagnostic. Ils formaient un sujet précieux. Artout déclara :
— Vous devriez faire un rapport.