Le brave homme voulait que tout son monde travaillât ferme.

Thérèse était reprise. Un élan nouveau l’emportait vers les pures joies de l’esprit qui ne déçoivent pas. Elle retourna à Beaujon le lendemain, elle y multiplia ses visites…

Un soir, Guéméné revint dîner plus tard que de coutume ; elle était à table déjà, ayant à travailler dans la soirée et n’ayant pu attendre, dit-elle pour s’excuser. Son mari ne l’entendit guère.

— J’ai vu Boussard aujourd’hui à son laboratoire, s’écria-t-il à peine entré, je lui ai montré trois cobayes vaccinés, il y a un mois, avec ce liquide antinéoplasique que j’appelle « toxiline degré 3 ». Huit jours après la vaccination, j’avais inoculé le cancer à ces animaux, au plein d’une plaie des mamelles. Cet après-midi, Boussard a examiné la plaie cicatrisée chez tous les trois, il a constaté que leur poids, leur circulation, leur état général ne présentaient aucune des altérations prémonitoires de la tumeur maligne ; il m’a dit : « Mon cher, je crois que c’est le succès ».

— Mon pauvre ami, répondit la doctoresse incrédule, le cancer n’est justiciable que du bistouri. Tout cela est prématuré. Ton micro-organisme est un trop nouveau venu. Sa spécificité n’est nullement prouvée. Prends garde que tes procédés n’égarent les médecins tout simplement, et que les malades ne perdent, à des tentatives vaines, le temps où le salut serait encore possible par l’ablation précoce.

Et elle pensait à son principe, infiniment plus captivant par la sécurité qu’il offrait : elle parla des tumeurs utérines qu’elle soignait, du bistouri d’Artout, qu’elle mandait toujours au bon moment, et qui, tranchant savamment, faisait dans des entrailles palpitantes la « part du mal ».

Mais Guéméné se tut. Son bel enthousiasme de chercheur s’était éteint à l’accueil glacial de cette épouse que d’autres préoccupations hantaient. Véritablement, ce soir-là, il avait eu, en revenant à Thérèse avec cet instinct si fort qui presse l’homme de tout confier à sa compagne, un regain de confiance affectueuse. D’un mot elle l’avait rendu muet, gâtant tout le charme de son espoir. Il en aurait pleuré. Peut-être, au fond, avait-elle raison, et il se souvint de son premier échec : du malheureux Jourdeaux. Et pourtant Boussard croyait en lui. A cette idée, il se sentait dans l’âme une gloire mystérieuse et naissante : n’aurait-il donc personne à qui la confier ?

Alors il se rappela la discrète et douce amie qui devait être maintenant de retour, et l’allégement qu’il éprouva, en pensant que demain il la reverrait, mesura l’empire bienfaisant que la charmante femme avait pris sur lui, peu à peu.


Ce fut brodant à sa fenêtre, avec le petit garçon à ses pieds et pour le moins cent cuirassiers et fantassins de plomb répandus sur le tapis, autour de ses jupes, qu’il la trouva le lendemain, à l’heure où l’on n’allume pas encore la lampe. Il arrivait joyeusement, ayant toujours dans l’âme un écho de cette voix décisive qui avait dit : « Je crois que c’est le succès ! » Mais, à son aspect, les beaux traits placides de la jeune femme s’altérèrent ; elle pâlit, ses paupières battirent, et, de ses lèvres devenues blanches, elle murmura :