— Eh bien… eh bien… comment allez-vous ?

Et elle le regardait douloureusement, ne l’ayant pas revu depuis ce jour où là-bas, en Suisse, le petit André l’avait laissé pleurant dans le verger de l’hôtel. Pendant ces six dernières semaines, sa tendre pitié s’était alimentée, s’était repue de ce souvenir triste qui avait tenu sa sensibilité dans une émotion constante. Son imagination oisive s’occupait avec une compassion délicieuse de ce chagrin secret, le commentait, le devinait, l’amplifiait, lui inventait des causes. Elle en portait en elle comme un deuil mystique, se refusant aux pensées gaies, à des réminiscences de musique, à toute distraction futile, par sympathie pour ce que souffrait l’ami lointain qu’il ne lui était pas donné de consoler ; mais, aujourd’hui qu’enfin il revenait, elle ne pouvait plus que presser doucement sa main, sans rien lui dire.

Alors, comme si leur intimité eût grandi tout à coup depuis le séjour commun à l’hôtel, inconsciemment à l’aise près de cette amie, Guéméné commença :

— J’ose à peine le dire… j’ai faim… je suis venu chercher un des goûters exquis de cet été…

Il savait la combler de joie en parlant ainsi. Il l’avait comprise, par une intuition d’homme qui a pâti dans sa sensibilité. Il lui connaissait les tendres besoins du dévouement féminin, cette soif de répandre du bien-être autour d’elles qu’ont certaines femmes. Elle se dépensait avec l’affectueuse activité de la Marthe évangélique. Et, en effet, elle se leva vivement, s’affaira, perdit d’abord un peu la tête, fourragea les compotiers, les boîtes à biscuits, envoya une servante à la cave, dressa les gâteaux dans les assiettes, salit ses mains dans l’office à palper elle-même les poires qui mûrissaient sur l’étagère, pensa n’en jamais finir, et revint, au bout de cinq minutes, avec le guéridon qui fleurait les fruits ambrés et la vanille.

Il se délecta. Elle le regardait, attendrie. Un monde de pensées roulait en elle. A la fin, elle soupira, les yeux mouillés :

— Pauvre ami !

Et lui aussi s’amollissait dans le bien-être. L’amitié de cette douce femme faisait comme un manteau enveloppant et chaud autour de son âme que le foyer trop froid avait lentement glacée. Il ne disait rien, se laissait bercer, béatement, songeait aux peines multiples que Thérèse lui avait fait subir, qu’il n’avait jamais confiées à personne, et qui lui paraissaient plus cruelles aujourd’hui sans qu’il sût pourquoi.

Madame Jourdeaux voulut absolument qu’après le vin, il fumât. Il s’y refusait en riant, disant que c’était ici une chambre, qu’il n’avait nul besoin de sa cigarette, que jamais il ne consentirait… Mais elle insista, se fit si pressante, si suppliante même, qu’il obéit. Elle était de ces femmes qui se complaisent dans les satisfactions qu’elles donnent, qui s’ingénient à les créer, à les inventer, et dont la compagnie devient une volupté à force de douceurs.

Il fuma donc, et ce fut dans le nuage de sa cigarette, un peu alangui et grisé, qu’il dit :