— Vous avez toujours cru en moi, vous. Toujours vous m’avez poussé au travail… Aujourd’hui, je suis peut-être à la veille d’un succès. J’ai convaincu le grand Boussard.

— Ah ! fit-elle, non sans tristesse devant la découverte qui venait trop tard, enfin ! enfin !

Elle ne put trouver rien d’autre. Il continua :

— Le vaccin que je cherchais depuis plus de deux ans, je crois l’avoir trouvé… Hélas ! je dis « Je crois. » Est-on sûr jamais ? Peut-être Boussard se trompe-t-il en m’encourageant. Devrait-on même parler de ces choses avant que la confirmation soit formelle, irrécusable ? Ah ! si pourtant cette fois c’était définitif !…

La timide et ignorante femme alors trouva les mots éloquents qui persuadent :

— C’est définitif, cette fois ; je vous le dis. Je ne sais rien, pas même l’a b c de votre science ; mais j’ai quelquefois d’étranges intuitions, et votre succès, entendez-vous, je le sens, je le vois, comme si déjà tout le monde de la science vous avait offert la grande apothéose de son admiration… Et puis quand même… On n’est jamais sûr, dites-vous ? Tant mieux ! c’est pour travailler toujours, c’est pour lutter toujours, c’est pour creuser toujours dans la mine noire des choses ignorées. Rien ne se perd ; aucun effort n’est stérile. A chacune de vos expériences, un peu de lumière jaillit dans ce qui était ténébreux ; à chacune de vos déceptions, le champ des erreurs se rétrécit, une voie fausse se ferme, la vraie route se dégage un peu plus, et tel résultat, même négatif, prend une portée immense… C’est beau, cette œuvre !

Il l’écoutait avec un étonnement délicieux glorifier ce grand labeur accompli depuis des mois, sans joie pour lui, sans réconfort, sans la parole amie dont tout créateur a soif. Elle lui versait en une seule fois tout ce dont il avait manqué depuis les débuts de ses travaux. Et, pour tout ce qu’il avait enduré dans sa solitude intellectuelle, voulant maintenant un dédommagement, il provoquait sa charité en exhibant, comme un mendiant qui montre ses plaies, tout l’arriéré de ses doutes, de ses transes, de ses découragements.

— Non, non ! Trouver, c’est le fait d’un hasard. Il y en a une légion qui cherchent, et un seul qui trouve : pourquoi serais-je celui-là ? J’ai perdu des heures et des heures encore à ce laboratoire de l’École. J’ai inventé des réactions chimiques qui n’ont servi à rien, et déterminé chez tout un peuple de pauvres petites bêtes des souffrances inutiles. Parce qu’aujourd’hui, grâce à trois cobayes, une démonstration semble se faire, à quoi suis-je avancé ? Ce n’est pas trois animaux qui peuvent servir à démontrer irréfutablement ma formule ; il m’en faut cent, il m’en faut mille ; il me faut dix ans, il me faut ma vie, — une vie de tâtonnements, de pénibles efforts, après laquelle on dira peut-être de moi : « Ce fut un fou ! »

Elle répliqua, s’exaltant davantage :

— Les grands hommes ne sont pas des fous ; le hasard ne fait pas les grands hommes ; ils sont fils des œuvres qu’ils ont accomplies et qui les consacrent. Oh ! ne vous découragez pas, ne vous découragez pas, je vous en supplie. C’est vous, et pas un autre, qui trouverez. Vous touchez au succès ; demain vous triompherez ; ce n’est pas monsieur Boussard qui le dit, c’est moi, c’est moi.