Sa douceur se changeait en force. Elle ne savait rien ; c’était une femme simple qui se contentait de mots, sans curiosité, sans réflexions précises. Cependant ces propos, que lui suggérait sa bonté, remontèrent Guéméné plus que ne l’avaient fait la phrase et l’autorité du grand Boussard. Il buvait ses paroles, il en fut ivre. Et, la regardant soudain de ses yeux fiévreux qui plongeaient en elle, avec un soupir profond sorti de tout le douloureux passé qui dormait en lui :

— Oh ! que vous me faites du bien !

Et il ajouta :

— Quand j’aurais de nouvelles déceptions, quand je serai sur le point de tout abandonner, comme cela m’arrive si souvent, je reviendrai alimenter mon courage près de l’incomparable amie que vous êtes.

Alors elle comprit que l’altière doctoresse qu’il avait épousée ne savait pas lui verser la douceur réconfortante des vraies amantes, qu’il souffrait dans son ménage, comme elle s’en doutait depuis longtemps. Et, quand il la quitta, elle lui dit en lui étreignant les mains :

— Vous méritiez d’être si heureux !


Dès lors Guéméné fit de tous les actes de Thérèse, à son insu, presque sans y penser, l’impitoyable critique. Il avait contre elle une irritation nerveuse. Il l’étudiait, l’épiait, comme s’il eût été bien aise de la trouver en faute. Elle rédigea un rapport sur la tumeur insidieuse dont elle avait fait, à Beaujon, l’examen histologique, et elle envoya cette étude au journal le Progrès médical qui l’inséra. Fernand crut voir dans ce geste un instinct de rivalité chez sa femme, comme si Thérèse avait tenu à lutter avec lui de notoriété. Elle s’exténuait à mener de front sa clientèle et ses cliniques : au lieu d’admirer cette superbe énergie, il y chercha d’égoïstes efforts de gloriole. Jamais il n’avait à ce point senti le vide et l’inconfortable de sa maison sans direction. Il gagnait largement sa vie ; les honoraires de Thérèse affluaient. Leurs revenus, ceux de la jeune femme notamment, leur eussent déjà donné l’aisance. Mais un si effroyable coulage régnait dans cet intérieur, que tout s’anéantissait dans le gouffre. Quand vint la fin de l’année et que les relevés des fournisseurs arrivèrent, les Guéméné s’aperçurent qu’ils ne possédaient pas les sommes nécessaires au paiement. Et ils durent, tels des médecins besoigneux, réviser ensemble les comptes de leur double clientèle, en notant les mauvais payeurs. Alors, ironique et triomphant, Guéméné fit sentir à Thérèse l’inutilité de ses gains, de son apport personnel, dans l’effréné désordre du foyer. Elle-même, dans son bel équilibre ami de la règle et des organisations fermes, s’effraya de cette constatation. Elle reçut avec soumission les remontrances de Fernand, ne répondit rien, et, quand elle fut seule à sa table de travail, pleura en silence.

Lui ne se résignait plus comme autrefois aux repas de hasard, tantôt soignés et tantôt détestables, qu’il trouvait à la maison, et qu’il prenait presque toujours seul. Thérèse, aiguillonnée par les craintes pécuniaires, n’osait plus refuser les accouchements ainsi qu’elle l’avait fait quelques mois. Comme la plupart des femmes élevées richement, elle avait de l’économie une idée sinistre et erronée. Elle entreprit des visites à pied pour décharger son budget de sa voiture au mois, et conçut en même temps le dérisoire projet d’en faire davantage en une seule journée. Ce surmenage l’épuisait. Incapable de travailler le soir, elle tombait harassée sur son lit. Quand Fernand venait l’y rejoindre, il la regardait, froidement et sans émoi, endormie sur l’oreiller. La lumière électrique, au-dessus du chevet, éclairait crûment ce beau visage où la fatigue commençait à creuser des maigreurs. Elle avait trente ans à peine : il la sentait vieillir ; et, dans ce masque ensommeillé, il lui semblait que quelque chose de viril, de sans charme, naissait.

Alors il imaginait sa vie écoulée auprès d’une épouse pareille à madame Jourdeaux. Que de calme ! que de douceur ! quelle béatitude ! Il plaignait aussi la pauvre jeune femme, sa solitude, le grand vide de son cœur. L’amitié qui était entre eux suppléerait peut-être au bonheur que ni l’un ni l’autre n’aurait jamais. Chacun d’eux avait manqué sa vie. Cette idée le rapprochait encore d’elle ; et il l’allait voir plus souvent.