D’ailleurs il ne pouvait plus se passer de cette confidente dans la fièvre de son labeur. Il avait à tout moment des inquiétudes qui auraient été puériles si, dans le combat épique livré par ce cerveau d’homme à l’horrible mal, le moindre détail n’était devenu respectable. Les trois cobayes en observation continuaient de se bien porter. Chaque jour, on les pesait : pour quelques grammes de moins dans le poids de l’un d’eux, Guéméné perdait courage, doutait de son œuvre, courait boulevard Saint-Martin, comme si l’ignorante et douce femme qu’il y trouvait eût connu les formules savantes qui dirigent les chercheurs. Elle possédait, dans sa simplicité, un génie bienfaisant qui apaisait et vivifiait l’âme du jeune homme.

Ces trois petites bêtes, qu’elle n’avait jamais vues, occupaient aussi sans cesse l’esprit de madame Jourdeaux. D’autres cobayes avaient bien été inoculés après une vaccination ; mais les trois premiers étaient les sujets de l’expérience la plus ancienne et sur laquelle posaient toutes les espérances. Madame Jourdeaux s’attendrissait à leur souvenir, les caressait en pensée de ses beaux doigts fuselés de brodeuse, parlait d’eux longuement avec Guéméné.

Il lui dit un jour :

— Ah ! comme vous savez donner du bonheur, vous !

— Du bonheur ! répéta-t-elle machinalement dans son trouble, du bonheur !

— Sans votre amitié, reprit-il que serais-je devenu !

La pureté de ce mot d’« amitié », qui légitimait leur intimité, donna des hardiesses à la jeune femme.

— Vous êtes triste, dit-elle, et je vous offre ma sympathie en reconnaissance de tout ce que vous avez fait pour mon pauvre mari. Je ne sais pas quelle est votre douleur ; je la respecte, je la devine un peu…

Il se prit la tête dans les mains et se tut.

Elle continua très bas :