— C’est madame Guéméné qui vous fait mal.
De ce jour, ils parlèrent plus librement de cette absente à laquelle ils ne cessaient l’un et l’autre de penser. Guéméné disait à madame Jourdeaux les vertus qu’il aurait aimées en sa compagne, et qui étaient précisément toutes celles de la douce femme. Elle défendait Thérèse, l’excusait. Il n’en était que plus à l’aise pour se plaindre :
— Vous encouragez mon œuvre, vous, lui disait-il, ma femme, au contraire, semble prendre à tâche de ruiner toute mon énergie.
— Elle-même travaille trop, expliquait madame Jourdeaux. Il est naturel à ceux qui ont de graves soucis de se désintéresser des idées chères aux autres.
— Eh ! c’est bien ce que je lui reproche ! disait en soupirant le pauvre homme.
Il s’était fait à la main droite une piqûre anatomique et s’en alarma pendant quelques jours. Un soir, il pria madame Jourdeaux de renouveler le pansement. Elle pâlit, trembla un peu, se raidit pour entourer le doigt blessé d’une longue bandelette. Elle était lente, mais adroite : elle parut prolonger l’opération à force de soins, de délicatesse. Quand ce fut fini, elle leva sur son cher docteur ses beaux yeux ardents et doux. Ils sentaient leur amitié se faire plus étroite, plus suave.
Parfois Guéméné s’abandonnait à des excès de tristesse. Il parlait de son grand amour que Thérèse avait méconnu. Alors madame Jourdeaux lui prenait la main, le plaignait tendrement. Puis elle cherchait à l’électriser par l’appât de la gloire prochaine. Il lui semblait, disait-elle, abandonner un peu son œuvre, travailler moins, négliger le laboratoire. Il lui expliquait que ces expériences sur de petits animaux ne concluaient à rien, qu’il lui faudrait guérir un cancéreux pour pouvoir proclamer sa méthode à la face du monde. Elle demeurait songeuse.
Presque tous les jours, il venait maintenant, entre deux visites, chercher la collation qu’elle tenait prête. Le mois de mars arriva. Déjà l’on pouvait goûter sans lumière. La demi-obscurité venue de la cour intérieure suffisait à leur causerie, et leur intimité s’y complaisait. Guéméné, depuis peu, était retombé dans l’abattement. Il se montrait morose, irritable, déclarait ne plus croire lui-même à son vaccin, — cette « toxiline » que Boussard avait patronnée.
— Écoutez, lui dit un jour la douce femme, avec un timbre de voix extraordinaire, faites ce que je vous demande. J’y crois, moi, à votre vaccin anticancéreux, j’y crois de toute mon âme, de toutes mes forces, j’y crois comme à la lumière que je vois, comme à votre loyauté que je sens. Vous m’avez dit que le terrain des animaux ne suffit pas à vos expériences : prenez-moi, servez-vous de moi ; immunisez-moi par votre toxiline, puis, après cela, inoculez-moi le cancer ; je n’ai pas peur. Je vous donnerai ainsi la preuve de ma confiance… et aussi de mon amitié.
— Ma pauvre amie ! ma pauvre amie ! que dites-vous ?