Et il la regardait, troublé, mais elle poursuivait avec une exaltation sourde, qui la rendait toute nouvelle :

— Je vous en supplie, ne me refusez pas cela ; sans ce moyen, vous me parviendrez jamais au succès, car il vous faut un terrain humain. Le voilà, ce terrain humain, tentez-y la grande expérience : oh ! je serais si heureuse, si heureuse !… Je vous assure que je ne tremblerai pas, le jour où vous me communiquerez le terrible mal… que je connais pourtant !… J’ai si grande confiance !

Ce jour-là, il sortit de chez elle éperdu, ravagé, et lucide : elle l’aimait ! La pitié, la douceur, la tendresse, le dévouement, elle lui avait tout donné depuis des semaines. Et voici qu’aujourd’hui, tourmentée par le désir de l’oblation absolue, elle lui offrait son corps, non point dans une vulgaire obéissance passionnelle à la loi du plaisir, mais pour un sacrifice très pur au génie qu’elle croyait voir en lui. Et cette folie dans le don de soi, cette intrépidité dans l’immolation, la hauteur où pouvait atteindre cette abnégation d’une femme aimante, l’éblouissaient. Il frémissait maintenant au seul souvenir de son visage. Au premier baiser que lui donna Thérèse, il comprit où était désormais son amour.

CINQUIÈME PARTIE

I

Un soir que Thérèse rentrait lasse de sa journée, accablée par la précoce chaleur printanière, la femme de chambre frappa à sa porte :

— Que Madame ne défasse pas son chapeau ; il y a là une demoiselle qui voudrait…

La servante n’acheva pas ; derrière elle, dans l’escalier, un galop d’enfant retentissait, et Lucie Adeline, la fille aînée de la doctoresse, brunette de quinze ans à l’air décidé, entra tout droit, criant :

— Monsieur Guéméné est-il là ? Maman lui demande de venir tout de suite : il y a Julien, mon petit frère, qui s’est ébouillanté !

— Votre petit frère ! ah ! mon Dieu ! s’écria Thérèse. Il vit encore, au moins ?…