Sans autre réflexion tout d’abord, elle ne pensait qu’à la malheureuse mère. Mais la fillette reprit :

— Oui, oui. Si monsieur Guéméné est ici, qu’il vienne tout de suite, tout de suite ; je l’emmènerai dans mon sapin.

— Non, répondit Thérèse, un peu stupéfaite de ce que son mari fût appelé préférablement à elle par madame Adeline, cette confrère qui l’estimait ; monsieur Guéméné ne rentrera que ce soir, mais je suis là, je vais vous suivre.

— Ah ! c’est que maman m’avait dit : « Ramène monsieur Guéméné, je veux qu’il voie Julien… » Elle n’avait pas parlé de vous. Sans doute qu’elle n’y avait pas songé, car vous êtes aussi bien médecin que lui… et qu’elle… Et puis, voyez-vous, elle est drôle, maman : elle trouve qu’une doctoresse, c’est assez bon pour ses clients, puisqu’elle les soigne. Mais quand il s’agit de l’un de nous, elle a tout de même plus confiance dans un homme… C’est bête, mais on est tous comme ça… Ma foi, madame, moi, je crois que vous en savez aussi long que votre mari. D’abord, je voudrais aussi être femme médecin…

Pendant ce verbiage, Thérèse, en hâte, devant la glace, avait assujetti son chapeau, repris sa trousse, son thermomètre, ses gants. La profession médicale crée, chez ceux qui l’exercent, une admirable impersonnalité en présence du mal grave. Toute sa pensée bandée vers l’enfant qu’elle allait secourir, elle sentait à peine l’injure discrète et voilée qui lui était faite. Ce fut seulement en fiacre, emportée aux côtés de cette petite fille garçonnière et délibérée, que son amour-propre s’éveilla et s’offensa. Elle courait à ce chevet où l’on avait dédaigné de l’appeler, où sa science n’était nullement requise ; et sa dignité se révoltait. L’idée lui vint de rebrousser chemin pour laisser Jeanne Adeline libre d’appeler quelque autre médecin, puisque cette singulière doctoresse n’accordait sa confiance qu’aux hommes. Mais la fillette bavardait toujours :

— Voilà : Julien avait mal à la gorge, et maman avait dit ce matin : « Je ne veux pas qu’il aille en classe aujourd’hui… » Puis, monsieur Artout lui ayant téléphoné hier pour le chloroforme à donner dans une opération, la voilà partie dès neuf heures boulevard de Courcelles. A midi, je rentre du cours supérieur où je prépare mon brevet : pas de maman, bien entendu ; pas de papa non plus. Pauvre père ! il n’avait pas raté l’apéritif… Alors on déjeune seuls, nous quatre. A une heure et demie, je retourne à l’école avec ma petite sœur Georgette ; Alfred, qui est externe, s’en va au lycée. Julien reste avec la bonne. Elle devait aller au lavoir, mais, pour qu’elle puisse surveiller le petit, maman lui avait recommandé de faire son savonnage à la lessiveuse sur le fourneau de la cuisine, sans bouger. Ah bien, oui ! voilà le savon qui manque, ou « la carbonade », je ne sais quoi ; elle court chez l’épicier, rue de l’Ancienne-Comédie : l’affaire d’une minute, à ce qu’elle dit. N’empêche que Julien a le temps de monter sur une chaise, de soulever le couvercle de la lessiveuse pour voir comment fait l’eau qui sort en bouillonnant par les petits trous de la pompe. La vapeur l’échaude, il bondit en arrière, s’accroche à la lessiveuse qui bascule et lui déverse un grand jet d’eau chaude sur tout le corps… Quand la bonne lui a ôté ses habits, elle dit que la peau est venue avec !… Dieu merci, maman est rentrée à quatre heures. Monsieur Artout l’avait retenue à déjeuner chez lui ; elle n’avait pas osé refuser, crainte de le contrarier, car, comme dit papa, monsieur Artout c’est la « vache à lait » de maman, et elle le ménage comme le bon Dieu… Moi, je l’aime bien aussi monsieur Artout ; je lui ai dit, un jour, que je voulais faire ma médecine. Il s’est écrié : « Pourquoi pas ? »

— Mais, reprit Thérèse, qui déjà ne pensait plus à sa dignité froissée, à quelle partie du corps votre petit frère a-t-il été le plus atteint ? Que lui a-t-on fait ? L’a-t-on baigné ?

— Ah ! non, pour sûr ! Maman a, je crois bien, perdu la tête, et le pauvre gosse crie tant dès qu’on le touche !

— Quel âge a-t-il donc, le pauvre enfant ?

— Neuf ans, madame, et on lui en donnerait plutôt dix, tant il est grand !