La doctoresse reprit :
— Il me révolte, il me répugne ; mais je le plains et je lui pardonne. Pendant dix années, il fut un mari modèle. La vie du malheureux n’était pas gaie pourtant. A quelque heure qu’il revînt, il trouvait la maison vide ou envahie par le tapage des enfants indisciplinés. Il m’aimait bien, et l’on aurait cru que je le fuyais. Il ne récriminait pas, s’efforçait à me remplacer, peignait les enfants, laçait leurs souliers, trempait la soupe quand la bonne s’était mise en retard. Et l’on espérait que les honoraires rentreraient mieux, qu’Artout me prendrait plus souvent, que la fortune viendrait. Mais Artout s’entichait de madame Lancelevée, ma consultation grouillait de pauvres femmes, de bonnes sans place. J’en ai vu qui m’allongeaient dix sous, une fois l’ordonnance rédigée !… Et quel gâchis dans le ménage ! Une domestique à cinquante francs ne suffisait pas, il fallait lui adjoindre une femme de ménage, et payer en sus les mois de nourrice des enfants… Et les mois d’épicerie, de boucherie, que je ne pouvais vérifier ! C’est aussi la viande qu’on laissait gâter dans le garde-manger, le beurre qu’on gâchait, le café, le sucre, qu’on volait, et je n’avais pas de contrôle, impossible de parer à ces fuites invisibles de l’argent : il fallait s’en tirer en préparant des rentrées toujours plus fortes… Ainsi, pour faire marcher une maison que les domestiques avaient mise sur le pied de quinze mille francs, je vivais en galérienne. Dieu merci, j’avais un rude tempérament ; mais, de plus en plus, je désertais mon intérieur. Adeline, lui, était comme veuf. Même la nuit, il ne m’avait pas… Vous connaissez ça, ma pauvre amie ; quelquefois on est à peine dans ses draps que la sonnette vous réveille… Encore vous, vous pouvez en prendre à votre aise, tandis que moi !… Avais-je le droit de refuser un accouchement, dût-il ne me rapporter que quarante francs chez des pauvres ?… Voyez-vous, mieux eût valu pour Adeline que je fusse morte. Les hommes sont les hommes : il en aurait trouvé une autre… Moi là, il se résignait, attendait, souffrait et s’ennuyait. Un jour, l’alcool l’a surpris. Il s’y est peu à peu accoutumé et dès lors a cherché dans l’ivresse l’oubli de sa solitude et de ses embêtements… Il ne demandait pourtant qu’à être un brave homme. S’il s’est égaré, la faute en est à moi. Maintenant le mal est sans remède. Revenir au foyer, m’y enfermer pour y remettre l’ordre ? c’est trop tard. Déjà, là-bas, à l’économat de la Pitié, les blâmes pleuvent sur Adeline. Indulgemment, le directeur m’a fait avertir que sa conduite était inconvenante, et portait atteinte à la dignité de l’administration. Il est en passe de perdre son emploi. Alors je suis rivée à mon métier, qui sera bientôt le seul gagne-pain de la famille. Quant à lui, le malheureux, je n’ai qu’à le laisser sombrer jusqu’au fond, à me désintéresser de lui, sans pouvoir consacrer seulement une semaine de soins et de sollicitude à un essai de sauvetage… Et si Julien meurt maintenant, n’aura-t-il pas été, lui, la seconde victime de mon métier ? Savez-vous que c’est affreux !
Elle était toute blanche. Un grand frisson la secoua ; ses yeux, si gais naguère, exprimaient un désespoir immense. Thérèse, qui avait écouté cette confession douloureuse avec un intérêt étrange, eut tellement pitié de la pauvre femme qu’elle la prit à l’épaule, l’embrassa.
— Ma bonne madame Adeline, ne perdez pas courage à ce point ! Julien n’est pas en danger de mort. La brûlure de la cuisse intéresse un peu le muscle, je le crains, mais le pouls n’est pas mauvais ; la température a peu monté. Après le bain, je lui ferai une piqûre de morphine, puis les pansements. Je vous en prie, consolez-vous. Vous avez mené la vie la plus digne, la plus méritoire. Il n’est personne qui ne vous admire…
— Il vaudrait mieux, répondit la pauvre doctoresse, qu’on m’admirât moins et que j’eusse gardé mon bonheur conjugal.
A ce moment, il se fit dans la salle à manger un bruit de voix hautes et furieuses. C’était la servante qui gourmandait son maître, et une dispute s’ensuivait entre eux. Madame Adeline rougit. Elle s’excusa près de Thérèse et disparut.
La jeune femme, inquiète et émue, resta seule ; madame Adeline venait de la bouleverser. Pour achever d’écrire l’ordonnance, sa main trembla. Elle pensait à son bébé. Il aurait deux ans maintenant. Elle essayait de l’imaginer tel qu’il eût été, dans une robe à gros plis, formant de mignonnes phrases, trottinant à pas menus par toute la maison. Et sa maternité défunte ressuscitait en désirs imprécis, en tristesses, en besoins vagues. Elle pensait aussi à son mari qui devenait si froid pour elle, si lointain, si étranger ! Et cet abandon subtil, dont elle avait la perception nette, lui causa soudain une angoisse.
Elle signa l’ordonnance :
Docteur Thérèse Guéméné.
Elle se redressait, très lasse, très rêveuse, quand Lucie Adeline entra en coup de vent :