— L’eau est chaude pour le bain de mon petit frère. Après, on lui fera des pansements. Je vous regarderai, n’est-ce pas ? C’est si joli, si doux, l’ouate hydrophile ! Je voudrais vous aider ; me le permettrez-vous ?… Oh ! la médecine, la médecine ! si vous saviez !…

Elle eut un frissonnement de jeune poulain. Puis, se faisant câline, avec ce goût qu’ont les adolescentes pour les femmes supérieures, leurs aînées, qui incarnent à leurs yeux un idéal, elle s’approcha de Thérèse, lui posa sur l’épaule sa tête brune aux cheveux abondants qu’un ruban rouge nouait à la nuque :

— Parlez à maman pour moi, dites, madame, je vous en prie ! Elle ne veut pas que je fasse ma médecine. Alors qu’est-ce que je deviendrai ?… Un jour, monsieur Artout a permis que j’aille dans son service à Beaujon. Oh ! quels bons moments j’ai passés ! Ça me plaisait tant, tous ces lits, tous ces malades, tous ces médecins, ces infirmiers ! C’était blanc, c’était propre, ça sentait les remèdes, la pharmacie. Ah ! j’aurais voulu y rester toujours, toujours…

Thérèse, devant cette petite fille frémissante, se rappelait sa propre adolescence, l’émotion que lui causait l’odeur d’iodoforme rapportée de l’Hôtel-Dieu dans les vêtements de son père, l’aspect extérieur d’un hôpital aperçu au passage, dans une rue, la seule vue d’une croix de Genève, symbole médical. Et elle sentait ces impressions lointaines se reproduire aujourd’hui dans cette fillette ardente, mordue de ce même mal terrible et voluptueux de la vocation.

— Je veux être médecin ; je veux signer, un jour, des ordonnances, comme vous : « Docteur Lucie Adeline… » Je veux guérir des gens, devenir célèbre comme madame Lancelevée. Si l’on m’en empêche, je me tuerai.

Ses yeux lançaient des flammes et se mouillaient de larmes. On devinait combien pouvait être vif et violent chez cette enfant le désir combattu dont elle souffrait déjà comme d’une passion mystérieuse. Thérèse se troubla, s’effraya devant la responsabilité à encourir. Fallait-il, par un acquiescement tacite, orienter cette jeune fille vers cette science fascinante qui prend maintenant les femmes, les absorbe, les asservit, les exige tout entières ? Voici qu’un doute s’emparait d’elle, la rendait craintive, timorée, au moment de hasarder ce conseil qui influencerait peut-être à jamais Lucie. Elle n’était plus si sûre qu’autrefois que le bonheur fût là pour une femme. Une incertitude angoissante fermait ses lèvres…

— Ma petite amie, dit-elle enfin, je vous remercie de votre confiance. Vous êtes gentille de m’avoir si franchement ouvert votre cœur. Mais que peut valoir mon avis auprès de celui que vous donne votre mère ? Elle a une longue pratique de la profession que vous voulez embrasser ; elle vous guidera plus sûrement que moi. Elle a payé sa sagesse par des expériences probantes et cruelles : croyez-la…

— Mais si vous aviez une fille, demanda Lucie, très décontenancée par un discours qu’elle attendait si peu, vous n’agiriez pas comme maman le fait à mon égard ?

— Si j’avais une fille… reprit Thérèse en hésitant.

Et toute l’histoire de son mariage repassait devant ses yeux. Ses difficultés conjugales, dont avec une mauvaise foi incessante, elle n’avait pas voulu convenir, lui apparaissaient évidentes, subitement. Elle revit la mort de son bébé, les peines multiples de Fernand, la lente flétrissure de leur amour. Elle se rappela les baisers de glace, hâtifs, distraits que lui donnait son mari, son regard sans tendresse, ses sourires forcés, leurs conversations sèches, leurs nuits sans enlacements…