— Pauvre ami ! dit-elle avec une tendresse contenue.
Elle reprit son ouvrage, et ils restèrent muets, ne sachant que se dire.
Pendant qu’ils passaient à la salle à manger, le petit André s’approcha furtivement et glissa un papier roulé dans la poche de son grand ami. C’était une surprise qu’il lui préparait depuis trois jours, un beau devoir écrit avec soin, orné d’une dédicace, et noué d’un ruban rose. L’enfant resta tout tremblant de son acte d’audace. Pendant le reste de la soirée, il eut les yeux fixés sur cette poche où sans doute le grand ami porterait la main : alors on verrait bien son étonnement et son plaisir de trouver cela… Mais ce furent de vaines espérances. Le docteur ne s’aperçut de rien.
Le dîner fut paisible et doux comme la maison où régnait cette charmante femme. La présence de la domestique qui servait lui ôta toute intimité. Guéméné parla de ses expériences de laboratoire. Boussard lui faisait rédiger une longue communication pour l’Académie, mais des scrupules l’arrêtaient et sa conscience requérait sans cesse de nouvelles observations. Il opérait maintenant sur des chiens ; il aurait voulu avoir de gros animaux à sa disposition.
— Ah ! disait-il avec lassitude, ce terrain d’expérience, qui échappe toujours à ceux qui cherchent !
Madame Jourdeaux découpait en tranches, adroitement, un gâteau fourré de fruits. Sans s’interrompre, elle riposta :
— Je vous ai proposé un terrain dont vous n’avez pas voulu. Il est toujours à votre disposition. L’expérience serait décisive, cette fois.
Il eut un petit rire qui ressemblait à un sanglot :
— Vous ! vous ! balbutia-t-il. Je commettrais un crime, et vous seriez ma victime !
Le couteau tomba des mains de la jeune femme. Il y avait eu dans le ton de Fernand tant de passion, tant de ferveur, on y sentait si bien cette idolâtrie un peu timide de l’homme dont l’amour ne s’est pas encore exprimé, qu’elle crut entendre un aveu. Et ils se sourirent cette fois avec plus de paix, comme deux nobles êtres très francs qui sont sûrs l’un de l’autre.