— Écoute, Fernand, lui dit-elle, très pâle, les yeux rougis, tu sais que je te pardonne tout et que je t’aime ; mais, après ce que nous avons dit ce soir, j’ai comme un reste de ma fierté anéantie qui se réveille. Je te suis soumise en tout, mon ami, mais permets, je t’en prie, permets que cette nuit je ne dorme pas près de toi.

Sans répondre, il fit un geste de douleur, de résignation, et la vit pénétrer dans la chambre voisine.


Le lendemain, dès le début de l’après-midi, la vieille servante de l’oncle Guéméné introduisait Thérèse dans le salon de la morte, où le portrait, par les larges baies ouvertes, plongeait ses beaux yeux passionnés dans les verdures du Luxembourg. Cette grande pièce, pareille à un reliquaire, conservait toujours dans un silence religieux le piano muet, le métier à broder, le fauteuil au pied duquel demeurait sur le tapis l’empreinte vague de deux pantoufles. Et Thérèse songeait à ce jour où elle était venue ici avec Fernand, aux premiers temps de leur mariage. Tous deux alors tremblaient de bonheur et d’amour rien qu’à se regarder. Le portrait les dominait superbement, figure d’idéale, d’impérissable passion. Et Thérèse l’avait enviée, cette femme mystérieuse, pour son pouvoir, son indéfinissable charme, le merveilleux roman qu’avait été sa vie amoureuse. Elle s’était dit : « Je veux une passion semblable. Je veux être aimée comme cette femme. Il me faut la douceur d’une pareille souveraineté. » Et vraiment, ce jour-là, caressée par les yeux attendris de Fernand, l’esprit plein de souvenirs voluptueux, quand elle évaluait le don d’elle-même, la hauteur du sentiment qui les liait, la noblesse de leurs échanges affectueux, elle croyait égaler la morte. Mais tandis que le roman mystique et superbe de la belle « tantine » s’était épanoui dix années et se continuait miraculeusement au travers des ténèbres mortuaires, qu’était devenu le sien !

La porte s’ouvrit ; le veuf entra.

— Ma chère Thérèse, vous êtes gentille d’être venue me voir. Comment va Fernand ?

Dans sa détresse, elle avait pensé au refuge que seraient pour elle la bonté, la délicatesse, la magnifique expérience de ce cœur d’homme. L’oncle Guéméné chérissait Fernand. Elle avait pour lui ce penchant particulier, filial et doux, de certaines brus pour le père de celui qu’elles aiment. Puis elle le regardait avec respect, avec piété, comme la relique vivante de grandes choses passées, l’acteur fatigué d’un drame admirable. Et, dans cet instant, elle leva sur lui des yeux si désolés qu’il s’écria :

— Rien de nouveau ne vous amène ?… rien de mauvais, au moins ?

Elle dit tout bas :

— Si, un grand malheur. La fin de toute notre joie, de tout notre rêve.