Elle avait saisi dans ses mains gantées cette main de vieil homme, osseuse et sèche, et s’y cramponnait nerveusement, comme si une toute-puissance y eût tenu qui pouvait la sauver. Et, les yeux clos, détournant son visage, elle disait encore :

— Écoutez-moi, je vais tout vous conter, tout.

Jamais tant qu’à cette minute-là il ne s’était intéressé à cette jeune femme, charmante, si nouvelle pour lui, médecin comme lui, menant par son cerveau une vie semblable à la sienne, mais aussi lointaine cependant, aussi impénétrable et mystérieuse, aussi secrètement faible et impressionnable qu’une simple femme. L’imprévu, l’étrangeté de ce cas social l’avaient toujours un peu épouvanté. Et ce n’était pas sans inquiétude qu’il avait vu Fernand s’unir à une jeune fille aussi singulière. Il n’avait pas eu foi dans leur bonheur mal établi à son gré, et il épiait le jeune ménage d’un regard constant et anxieux. Il n’avait cependant pas présagé si prompte la catastrophe que Thérèse lui disait là, en phrases hachées, douloureuses, déchirantes.

Depuis longtemps, elle le sentait bien, Fernand ne trouvait plus de satisfaction auprès d’elle. C’était venu insensiblement, sans heurts, sans scènes. Il demeurait toujours bon comme par le passé, ne lui causait nulle peine, et son cœur s’éloignait d’elle doucement, sans secousse. Jamais elle ne l’aurait soupçonné. Elle était même naturellement si confiante, si peu ombrageuse, qu’elle souffrait sans s’alarmer. Et puis, l’autre soir, un indice tout matériel l’avait rendue clairvoyante soudain : un feuillet de papier tombé de la poche de Fernand, glissé là par le petit garçon d’une cliente, avait témoigné d’une intimité indéniable entre son mari et cette jeune femme. Pour se disculper d’y être allé, il avait menti. Le mensonge, qu’elle avait percé à jour, disait, mieux que tout aveu, des relations clandestines qu’il ne pouvait confesser. L’idée qu’il fût l’amant d’une autre l’avait jetée, toute une semaine, dans un atroce désarroi. Jamais elle n’aurait cru qu’une âme humaine pût endurer de pareilles tempêtes ; jamais elle n’aurait imaginé ce tourment avilissant et mauvais de la jalousie. Et elle s’était tue par prudence, par sagesse, redoutant les entraînements physiques de la colère qui égare les plus fortes consciences. Et peu à peu, dans son esprit, s’était arrêtée l’idée de quitter Fernand, par dignité et aussi, hélas ! elle devait bien l’avouer, par vengeance. Mais hier ils s’étaient expliqués tous deux, et, dans ce rapprochement de leurs cœurs, ses dispositions avaient bien changé. Chose incompréhensible, elle aimait encore celui qui la faisait tant souffrir. La vie sans lui serait intolérable. Elle avait retrouvé, sans savoir encore si c’était dans sa tendresse ou dans sa raison, une indulgence pour la faiblesse de ce pauvre ami. D’ailleurs, ils avaient parlé loyalement, cette femme n’était pas la maîtresse de Fernand. Hélas ! cette délicatesse dans leur sentiment n’était pas rassurante. Elle témoignait d’un attachement spirituel bien puissant, plus inquiétant dans sa noblesse qu’un lien physique. Thérèse le sentait bien ; si tout son être se révoltait moins fort à connaître cette réserve, elle en avait un chagrin plus cruel, plus intime, plus élevé. Ce qui lui était le plus cher dans la belle âme de Fernand, il l’avait donné à cette femme. Mais elle espérait encore qu’à force de le chérir elle pourrait le reprendre, et elle était venue trouver celui que Fernand considérait comme un père. Elle le suppliait de la conseiller, de les sauver. Lui avait eu en partage l’amour le plus élevé, le plus grand, le plus rare, l’amour fait d’ardeur et de tendresse, l’union absolue qui survit à la mort. Il serait là pour la guider, l’aider à reconquérir Fernand. Ah ! qu’elle aurait voulu ressembler à la belle tantine !…

Le veuf secoua la tête tristement :

— Quelle douleur vous me causez, Thérèse ! Ah ! pauvres enfants ! pauvres enfants !

Elle s’assit près de lui et continua :

— Cher oncle, je ne suis plus orgueilleuse comme jadis ; je ne suis plus fière de ma personnalité. Fière, hélas ! de quoi le serais-je ? Je suis une pauvre femme délaissée qui n’a pas su se faire aimer quatre années par le compagnon si bon qu’était Fernand. Je puis posséder quelque savoir, je puis être consciente de mon intelligence : j’ai subi la pire injure qu’une femme puisse connaître. Ah ! je suis bien brisée, allez, bien soumise ; je ne pense plus qu’à mon bonheur perdu : dites-moi ce qu’il faut faire, je suis prête à suivre la première volonté supérieure qui voudra bien me secourir. Je suis devenue docile.

— Chère Thérèse, lui dit-il, très attendri, laissez-moi vous donner d’abord une parole d’espoir. Il n’est pas possible que Fernand ait cessé d’aimer une femme telle que vous.

Elle vainquit les dernières répugnances de son amour-propre et avoua :