— Ah ! il faut que vous sachiez tout ; je ne l’ai pas rendu heureux. En me mariant, j’ai voulu garder ma vie, ma vie indépendante de travailleuse cérébrale. Il m’a suppliée d’être toute à lui : j’ai refusé. J’ai réservé de moi ce dont j’avais la vanité ridicule, mon métier de femme d’exception… Dites, il ne s’est jamais plaint de moi ?
— Jamais, Thérèse ; j’ai appris par lui à vous apprécier. Quand il parlait de vous, ses propos étaient si vibrants, si amoureux, que je vous ai aimée rien qu’à l’entendre !
— Il a souffert beaucoup par moi, cependant. Il me l’a dit. Je n’étais pas l’épouse qu’il avait rêvée. Nous n’avions pas lié nos vies. Avant d’être sa femme, j’étais la doctoresse. Il a cherché ailleurs l’amie qu’il ne trouvait pas en moi, l’amie dévouée que je n’ai pas été. Mais si maintenant, pour l’amour de lui, je redevenais une femme ordinaire en renonçant à la pratique de la médecine, croyez-vous qu’il serait touché et qu’il me reviendrait ?
Il la considéra, un instant, avec surprise, tant elle avait exprimé simplement, en cette phrase banale, l’anéantissement de sa personnalité altière, son abdication. Il était médecin : il savait quel attrait passionné retient à cette profession ceux qui l’exercent. Et surtout il connaissait cette jeune et ardente doctoresse, si impétueusement vouée à la science.
— Je crois, dit-il d’une voix qui s’altérait un peu, que s’il ne revenait pas à l’admirable épouse que vous êtes, il cesserait de mériter toute estime, toute amitié.
— Oh ! je ne suis pas admirable, dit-elle ; j’imite ces aéronautes qui, près d’être engloutis, jettent à la mer leur trésor pour que leur ballon allégé les relève d’un bond vers le bleu… Personne ne songerait à admirer leur sacrifice. Si avant le danger ils avaient généreusement abandonné leur trésor à ceux qui le réclamaient, voilà où eût été le sublime. Ce que je fais n’a rien de sublime aujourd’hui. C’est il y a quatre ans que j’aurais dû agir ainsi. Peut-être sera-t-il trop tard.
Et elle ajouta ces mots, dépourvus de solennité, qui mettaient fin pour jamais à sa carrière :
— En vous quittant, je vais passer chez l’imprimeur et je commanderai des circulaires pour prévenir ma clientèle.
Le veuf se leva, vint à elle, lui étreignit les mains :
— Ma chère Thérèse, merci pour Fernand ; il ne vous sera jamais assez reconnaissant !…