Sa voix s’étranglait ; il ne put en dire davantage. Il pénétrait d’un coup jusqu’au fond de cette âme, un peu méconnue par lui jusqu’ici, et qu’il n’avait pas osé juger de peur d’être trop sévère. Il comprenait pour la première fois cette femme d’aujourd’hui, en qui le développement intellectuel n’a pas aboli les ressources infinies du vrai cœur féminin. Celle-ci était si simple dans son renoncement, s’y déterminant sans phrases, comme à un acte minime, qu’il ne put s’empêcher de dire :

— Votre carrière s’annonçait si belle ! Ne la regretterez-vous jamais ?

— Ah ! répliqua Thérèse, que m’importe cette carrière auprès de l’amour de Fernand !

Dans son cadre d’or pâle, avec ses jolies mains jointes, son attitude si paisible, ses yeux ardents sous la coiffure légèrement démodée, la morte semblait la regarder et lui sourire. Entre ces deux femmes, la belle et douce tantine et la fière doctoresse, entre l’ombre et la vivante, une complicité intime se faisait ; toutes deux s’unissaient dans la même docilité amoureuse, dans la noble servilité du dévouement absolu. Le veuf vit le regard de la jeune femme levé sur le portrait, et, reprenant son mot de tout à l’heure, il lui dit cette phrase, qui fut pour elle la première gloire de son sacrifice :

— Ma chère Thérèse, vous ressemblez à votre belle tantine.

III

Il y eut cependant chez Thérèse un grand désarroi moral. L’énergie dont elle était si riche et que son acte inutilisait soudain ne pouvait tarir tout d’un coup. Ce jour-là, le lendemain et le jour suivant, elle fit encore quelques visites indispensables dans sa clientèle. Certaines malades ne pouvaient être quittées inopinément ; certains traitements ne pouvaient être interrompus. A d’autres clientes elle écrivit sa détermination. Ses domestiques eurent l’ordre de renvoyer les personnes venues pour la consultation. Elle allégua pour prétexte l’état de sa santé. Seul Fernand ne sut rien, ne s’aperçut de rien. Elle guettait un moment favorable pour lui apprendre ce qu’elle accomplissait par amour. Mais Fernand lui semblait distrait, étrange, lointain ; il vivait dans une sorte de songe. Elle l’observait sans cesse ; tous ses efforts se concentraient pour le deviner. A qui pensait-il dans ces interminables silences ? Quel nom était derrière ce front illisible, quelle image au fond de ces yeux qui la fuyaient ?… D’où revenait-il, quand il rentrait le soir, rêveur et triste, très absent, l’embrassant avec une sorte de commisération offensante ?… Et elle se taisait toujours, occupait ses journées un peu désœuvrées à préparer les adresses de ses circulaires.

Quand elles lui arrivèrent de l’imprimerie, sentant l’encre fraîche, et qu’elle vit par centaines ces petites feuilles volantes, leur rédaction concise qui rendait publique et irrévocable sa décision, Thérèse eut un sursaut qui la réveilla douloureusement, comme d’un long sommeil :

Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M… que, pour des raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine.

Elle prie M… d’agréer, avec ses regrets, etc.

— Comment ai-je pu ? murmura-t-elle. Est-ce bien vrai ?