Puis l’idée que Fernand s’attendrirait, comprendrait enfin son amour, pleurerait la trahison dont il était coupable, lui reviendrait dans un grand élan de passion, lui donna du courage.

Le même jour, Thérèse alla voir sa dernière malade. C’était une jeune femme atteinte d’une salpingite, et si affaiblie que peu d’espoir restait de la sauver. Elle s’était prise pour celle qui la soignait d’une affection capricieuse, ardente, exclusive. Elle lui confiait ses tristesses intimes, la passion brutale d’un mari qui ne croyait pas à son mal ; elle lui confessait tout, sentant chez la femme-médecin moins une amitié qu’un ministère sacré fait pour autoriser tous les aveux. Quand elle apprit la défection de Thérèse, une scène déchirante se passa au chevet de ce lit. La malade se tordait les mains, pleurait, s’agitait en dépit de toute prudence, s’écriait :

— Mais vous ne pouvez pas m’abandonner, j’ai besoin de vous ! Je ne veux pas d’un homme pour me soigner. Vous étiez la seule à qui je pusse tout dire.

Thérèse promit de revenir quelquefois, en amie. Mais elle sortit bouleversée de cette maison. Insidieusement, et comme par une ruse suprême pour la retenir, son métier revêtait maintenant le caractère d’une mission. Elle eut des remords de s’y dérober. N’était-elle pas infidèle à un grand devoir ? La femme-médecin, près de la femme malade, peut tenir un rôle spécial et précieux. Elle se rappela toutes les confidences d’épouses qu’elle avait reçues, tous les conseils qu’elle avait donnés. Avait-elle le droit de déserter ?…

Puis quand, le soir, elle retrouva Fernand plus sombre, plus froid, plus détaché d’elle que jamais, son désespoir fut si vif qu’elle ne tergiversa plus sur la mission, les devoirs, le rôle spécial d’une femme qui se sent perdre son mari.

Cependant une timidité l’empêchait toujours de révéler son projet à Fernand. D’ailleurs elle le voyait peu. Son laboratoire, disait-il, l’absorbait de plus en plus. Dès le repas, il partait. Leurs nuits se continuaient solitaires. Thérèse laissa traîner sur sa table la liasse des circulaires qui n’étaient pas encore envoyées. Fernand jamais plus n’entrait dans le cabinet de sa femme et ne les vit pas. Thérèse se dit enfin :

« Demain je ferai l’expédition. »

Auparavant elle voulut prévenir son père. Et comme elle redoutait, avenue Victor-Hugo, l’explication en famille, avec les questions, les commentaires, les déductions, les suppositions qu’un tel aveu comportait, elle décida de se rendre, le lendemain matin, à l’Hôtel-Dieu, pour rencontrer le docteur Herlinge dans son service.

Alors, comme au temps déjà lointain de son internat, elle s’achemina dès huit heures et demie vers l’hôpital, par la rue du Cloître, tout le long de laquelle chacun des contreforts multiples de Notre-Dame élève vers le ciel une petite cathédrale en miniature, aérienne et fuselée. Quand elle aperçut le Parvis et, derrière les arbres du trottoir, le portique de l’Hôtel-Dieu, elle frissonna comme le patient au moment d’une opération chirurgicale effrayante. C’était un grand coup de sa belle hardiesse de revoir une dernière fois cet hôpital où elle avait caressé tant de rêves, remporté ses premiers succès, et d’en faire le théâtre de son abdication. Mais elle se sentait forte, de la force morne que donne le chagrin.

L’Hôtel-Dieu était immuable. Dans le corridor d’accès, les étudiants au pas lourd arrivaient en bandes ; des infirmiers vêtus de bleu s’affairaient ; le portier vérifiait les entrées. Thérèse passa, aperçut les deux cours intérieures superposées en terrasses, avec leurs galeries, leurs arcades. Aux malades anciens avaient succédé d’autres malades couchés dans les mêmes lits, avec des maladies pareilles, des plaintes pareilles, comme identiques éternellement. Et rien n’excitait chez Thérèse l’appétit violent de son métier comme ce musée de la pathologie qu’est l’hôpital. Elle aurait voulu s’arrêter à chaque salle, à chaque cas, s’instruire encore, pénétrer tant de mystères qui déroutent toujours la science. Quand elle arriva dans le service de son père, à la salle des femmes, au second étage, l’interne, un grand garçon blond, lui demanda ce qu’elle désirait.