Elle eut, à ce moment, l’intuition nette qu’il était possédé par l’image de « l’autre », qu’il lui échappait définitivement, qu’elle devait tenter l’assaut suprême.
Son mot de mauvaise humeur la blessa cruellement :
— Quoi ? Je suis pressé, tu sais…
Il s’approcha cependant, se pencha sur la table de travail, vit ces centaines de papiers épars, ne comprit pas tout d’abord. Alors, prenant une circulaire, elle la lui mit sous les yeux et il lut :
Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M… que, pour des raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine…
Il ne dit rien, resta là immobile, debout, comme hypnotisé par la feuille volante qui tremblait légèrement dans sa main. Thérèse haletait. Elle affermit sa voix pour demander :
— Eh bien ! mon ami, es-tu content ? dis-le-moi. Ce que tu désirais est fait…
Elle le vit pâlir, et il demeurait silencieux, les traits contractés, avec cette feuille de papier entre les doigts. Il n’exprimait nulle joie, nulle satisfaction. Il était seulement atterré et se raidissait contre une crispation de tout son être.
— Mais parle-moi ! s’écria Thérèse. Tu sais maintenant à quel point je t’aime : c’est comme si j’arrachais un peu de moi-même pour te le donner ; je ne suis plus rien dans la vie, rien que ta femme, je suis à toi toute, enfin.
— Ma pauvre Thérèse ! dit-il péniblement, ma pauvre Thérèse ! je suis effrayé de ce que je t’ai fait faire… Il ne fallait pas… non, non, il ne fallait pas ! c’est un crime !… Tu aimais tant ton métier, tu y trouvais tant de plaisir ! Cette profession te donnait ta personnalité supérieure, intangible, dont on devait respecter l’intégrité. Ah ! pourquoi as-tu fait cela !