Thérèse se redressa, frémissante :
— Pourquoi ? s’écria-t-elle, tu me demandes pourquoi !… Tu ne comprends pas !
— Si, ma bonne Thérèse, je te comprends, je te remercie ; mais… vois-tu… j’ai une vraie épouvante à penser que tu brises ta vie pour moi. Il aurait mieux valu, je crois… Enfin, je crains que tu ne regrettes… je ne voudrais pas faire ton malheur…
— Ainsi, dit-elle en le regardant, pleine d’une indicible tristesse, c’est tout ce que tu trouves à me dire ! Tu ne m’aimes plus, tu donnes ton cœur à une autre femme, tu m’offenses mortellement, et moi, je ne cesse pas de te chérir, je me repens des petites peines que je t’ai causées, et, par amour, je me dépouille de ce qui m’était le plus cher, je me voue à toi exclusivement, je te jure de renoncer à tout pour n’exister plus désormais qu’en vue de ton bonheur, et, quand tu me vois toute saignante encore du sacrifice, tu dis : « Ce n’était pas la peine !… » Oh ! Fernand !
Les sanglots la prirent ; elle retomba, le visage dans ses mains, sur sa table de travail. Voilà donc quelle était sa récompense ! Que lui demeurait-il maintenant ?
Fernand se penchait sur elle, avec cette commisération affectueuse qui était une telle injure à l’amour passionné de la jeune femme. Il l’appelait doucement :
— Thérèse, ma bonne Thérèse, je suis très touché, je t’assure, très touché… console-toi…
Elle pleurait comme il n’aurait pas cru que cette fière créature fût capable de pleurer. Tout son corps secoué de sanglots disait sa détresse. Elle n’était plus qu’une figure de désespoir, de douleur. Fernand la contemplait, le cœur serré, plein de pitié et aussi de rancune pour ce sacrifice trop tard accompli qui ne servait plus à rien, sinon à lui donner un rôle méprisable. Et, pendant qu’il considérait ce lamentable spectacle de l’épouse humiliée, brisée, convulsée, l’image rayonnante de madame Jourdeaux, son sourire, son mystère, régnaient en lui, l’emplissaient de fièvre, d’une sorte d’extase triomphante. Et il avait hâte de quitter cette compagne affligeante à voir, cette pièce triste, cette maison, car tout à l’heure il avait menti ; ce n’était pas à Saint-Cloud qu’il allait, mais boulevard Saint-Martin, où la veuve avait permis qu’il vînt déjeuner.
— Thérèse, répétait-il, impatient de mettre fin à cette scène, ne me laisse pas emporter cette impression navrante. Mon confrère m’attend à la gare, j’ai rendez-vous, je dois partir ; mais, je t’en prie, que ton adieu soit un mot raisonnable. Nous reparlerons de cette carrière trop aisément quittée… Je ne veux pas que tu sois malheureuse, ma Thérèse, ma bonne Thérèse !
Il n’obtenait point de réponse et s’irritait en secret sous l’air de mansuétude auquel il s’efforçait pour ne pas être odieux. A la fin, la jeune femme, comme après une lutte, se redressa :