Dehors, la cohue du boulevard joyeux et bruyant tourbillonna autour de lui, avec ses hauts tramways noirs filant au loin sous les frondaisons vertes, ses brasseries, ses restaurants où des hommes et des femmes mangeaient en plein air, le déambulement des étudiants aux grands gestes, l’affairement de tout le monde aux approches d’un repas. Il pensait à Thérèse Herlinge, triomphante de force et de santé, à ses bras souples, à ses yeux tranquilles et gais, à sa parole harmonieuse et troublante. Peut-être était-elle occupée de lui et désirait-elle qu’il revînt… Ah ! ce que la mort peut vous prendre un jour, faut-il négliger d’en jouir, quand la vie, bonne et bienfaisante, vous l’offre ?
Car Thérèse pouvait être sa fiancée, demain, ce soir, à l’heure même, s’il renonçait à la condition trop dure qu’il lui avait posée. Et il l’enlacerait dans ses bras, comme l’autre avait enlacé son amante, mais, au lieu d’un corps glacé, d’une statue rigide, ce serait la forme gracile, noble et palpitante de l’admirable fille…
« Il a crié comme pour mourir », avait dit de son maître la vieille servante. Oui, on mourait de douleur et d’amour. Est-ce que depuis un mois il était autre chose qu’un malheureux automate, agissant mécaniquement ? Ah ! si elle devait durer ainsi jusqu’au bout, l’existence ne valait pas tant de peines…
Comme il passait le pont de l’Archevêché, l’île Saint-Louis lui apparut, charmante et fraîche, pareille à une longue nef chargée de verdure, et, à la pointe, l’étroite façade de sa maison, à demi cachée derrière les arbres. Des pigeons blancs et des pigeons gris, au vol oblique, de qui les nids dormaient entre les branches, s’ébattaient au-dessus de l’eau, jouaient à passer sous les arches du pont. Un bateau-mouche glissait, long, vif, et sans poids, sur les eaux vertes. Et Notre-Dame, magnifique dans la fraîcheur de son square, noyée par le torride soleil d’août, élevait jusqu’au velours bleu du ciel son abside altière, semblable à une fontaine aérienne, avec ses arcs-boutants qui jaillissaient entre les ogives et retombaient énormes, élargis, comme les jets impétueux d’une eau mystérieuse, durcis en pierre par un miracle ancien.
III
Thérèse Herlinge résolut de se rendre à l’enterrement de madame Guéméné pour donner à Fernand une preuve de sa persistante amitié. Il lui paraissait qu’une personne de sa sorte devait mettre ses amitiés au-dessus de banales histoires de passion, et qu’elle ne pouvait point rompre avec un camarade pour le seul fait de lui avoir refusé sa main. — A son insu, ce camarade lui devenait, il est vrai, singulièrement sympathique, et il lui arrivait aujourd’hui de songer à lui plus souvent qu’autrefois.
Pourtant cette idylle ébauchée lui avait apporté si peu de bonheur qu’elle eût préféré ne l’avoir pas connue. Pour la première fois, elle éprouvait un trouble en ses pensées. C’était une inquiétude qui la prenait parfois d’avoir imprudemment joué son destin sur un mot, et comme la terreur d’une spéculation décisive et fausse. Bien loin de s’irriter contre l’exigence de Guéméné, elle en était flattée, car elle y sentait l’exclusivisme qu’aiment les femmes. Mais elle regrettait de ne point éprouver la passion souveraine qui eût d’elle-même requis le sacrifice demandé.
Il lui arriva plusieurs fois d’imaginer qu’elle parvenait à le faire : et toujours elle se revoyait diminuée, humiliée, mais libre, l’âme légère, prête à toutes les soumissions. Qu’elle pût donner ainsi plus de joies à l’époux-maître, elle ne le concevait que trop. Madame Herlinge, sa mère, femme sensée, d’un esprit agréable, n’avait jamais, de toute sa vie, tenu un autre rôle auprès du docteur. Mondaine, instruite, elle combinait, pendant sept ou huit jours, de grands dîners où trônait le célèbre médecin, tandis qu’elle y gardait le silence. Née dans le faubourg Saint-Germain, elle avait, pour complaire au docteur, insensiblement négligé les relations qu’y possédait sa famille, et, par leur salle à manger ou leur salon de l’avenue Victor-Hugo, Thérèse n’avait guère vu défiler que les « plus distingués confrères » d’Herlinge. Sa mère aimait aussi le théâtre, où on ne la voyait jamais, le docteur s’y ennuyant. Elle était au surplus souriante et affable, son mari souvent maussade et acariâtre. Il parlait beaucoup ; elle peu. Elle s’était éteinte lentement auprès de lui, comme la flamme d’une faible lampe s’abolit auprès d’un puissant foyer. Mais Thérèse qui, dans ce long effacement d’une vie de femme, n’avait vu qu’un amoindrissement, et qui, par ailleurs, s’estimait fort au-dessus de madame Herlinge, se souciait peu d’imiter son abnégation.
Elle avait senti de bonne heure son intelligence. Vers quinze ans, elle s’intéressait si fort aux discussions de science ou de philosophie qui, chez ses parents, se livraient à table, qu’elle en oubliait parfois de goûter aux mets servis. L’ascendant et le prestige qu’exerçaient sur elle les convives, par leur âge ou leur valeur, l’empêchaient seuls d’y prendre la parole ou d’y glisser son mot. Elle se tenait à sa place, sage, jolie et silencieuse, et ces messieurs s’apercevaient à peine de sa présence, ce dont elle souffrait secrètement. Peu s’en fallut que la fille alors, comme la mère, ne fût noyée dans la personnalité débordante du grand homme. Mais un moi vigoureux s’affirmait dans Thérèse, et lutta pour ne se point laisser submerger. Son jeune esprit méconnu souffrit longtemps, et ce fut de son amour-propre blessé que naquit sa vocation : elle rêva de devenir une autre femme que madame Herlinge. Elle l’était déjà, elle le savait, mais elle envia le titre ou le diplôme qui devait en convaincre les autres. Quand elle avoua son désir de préparer le baccalauréat, son père, trouvant charmant que sa fille fût bachelière, l’encouragea. Dès lors elle commença d’exciter, dans le cénacle paternel, un peu de cette attention et de cette curiosité que provoquent encore de nos jours les femmes savantes.
Le premier diplôme conquis, elle confessa son goût pour la médecine. Cette fois, les parents se récrièrent, et le père plus que la mère encore. On aurait cru que son auréole de savant se trouvait diminuée, de ce que cette petite fille de dix-huit ans osât y prétendre. Il vit la chose sous un aspect ridicule. Ainsi que beaucoup d’hommes dont le ménage fut heureux, il concevait la femme, en général, à l’image de la sienne. Cette discrète épouse était le type le plus éloigné qui soit de la doctoresse. Le docteur n’admettait guère celle-ci, « à moins qu’elle ne fût russe », disait-il. Thérèse le désobligea fort par de telles idées.