Dix-huit mois durant, elle combattit pour sa cause, s’acharnant, entre temps, sur les gros livres de pathologie qu’elle pouvait dérober dans la bibliothèque paternelle. Elle acquérait ainsi des notions générales, mais vagues et incomplètes, qui loin de satisfaire sa curiosité ne faisaient que l’aviver. L’hôpital l’appelait, irrésistiblement. Lorsque son père revenait de l’Hôtel-Dieu, les mains et les vêtements fleurant l’iodoforme, elle humait l’air, les yeux clos, les narines palpitantes. Elle se faisait expliquer les cas du service ; elle alla même jusqu’à connaître à distance, sans l’avoir jamais vue, la salle d’Herlinge, son agencement, sa religieuse, son interne, ses externes, les lits, le numéro des malades, les entrées, les sorties, les décès. Elle ne passait plus dans la rue, devant un hôpital, sans que toute sa personne frémît de désir. La vue même d’une croix de Genève, emblème des infirmières, aperçue d’aventure, l’impressionnait.

Ses parents objectaient :

— Si encore tu avais besoin de cela pour vivre !…

Et, comme ils ne cédaient pas, cette médecine défendue se faisait plus désirable.

Sa vie de riche héritière parisienne s’écoulait monotone. La futilité l’en désespérait. Les courses aux côtés de sa mère chez la modiste, la couturière, dans les grands magasins, lui étaient intolérables. Madame Herlinge recevait le mardi : Thérèse, ce jour-là, devait offrir, avec mille sourires, le thé et les gâteaux à ces femmes du monde dont elle prisait si peu les propos. Ah ! comme elle aurait choisi d’être quelque pauvre étudiante dont le mérite personnel éclate, plutôt que l’élégante jeune fille prisonnière de ce salon ! D’ailleurs, la société des femmes lui déplaisait. Elle aimait les dîners d’hommes que donnait le docteur, l’odeur des cigares, des liqueurs, et, par-dessus tout, les causeries abstraites où elle brûlait qu’on l’admît. Mais on ne l’y mêlait pas, et la courtoisie de ces savants, qui dédaignaient son intelligence, l’exaspérait.

Cette vie lui devint à ce point insupportable qu’elle en dépérit. Son père l’ausculta, la mit aux vins fortifiants. On fit venir Artout. Elle s’ouvrit à lui de son désir d’être médecin. Les parents épiaient la mine du grand confrère. Ils attendaient une opinion défavorable à cette extravagance de leur fille. Artout réfléchit, un moment, puis déclara :

— Qu’elle fasse toujours son P. C. N. On verra bien après !

Elle le fit. Les âpretés de semblables études ne la rebutèrent point. On la vit opiniâtre à souhait, acharnée sur ses cahiers, souffrant parfois de migraines qu’elle domptait pour se rendre au laboratoire. Elle fut dès lors absente des mardis de madame Herlinge, dont la dispensèrent ses travaux. En revanche, aux dîners de médecins, bien que, gardant son tact et sa mesure de jeune fille, elle ne prît pas encore la parole, elle se sentait, avec ces messieurs, une solidarité, un commun esprit de corps. Ils étaient les aînés ; elle, le confrère ingénu et ignoré dont l’étoile se lève. Peut-être cette étoile serait-elle glorieuse. Alors on dirait, à Paris : « Madame Herlinge », comme on disait : « Artout », ou bien : « Boussard ». Elle se spécialiserait. Et ces médecins réputés, qui la considéraient aujourd’hui comme une simple jeune fille au visage agréable, discuteraient alors avec elle, lui reconnaissant le droit d’exister cérébralement.

Bientôt, ce fut le stage à l’Hôtel-Dieu, dans cette même salle où elle était maintenant la docte et fameuse interne ; puis l’externat à la Charité, où Guéméné l’avait connue. Après le concours d’internat, où ses notes avaient été bonnes, elle entrait aux Enfants-Malades, et Guéméné l’y suivait encore, dans un service voisin. Puis, après deux ans, ils quittaient ensemble l’hôpital de la rue de Sèvres, lui pour la clientèle de l’île Saint-Louis, elle pour le service de son père à l’Hôtel-Dieu.

Parmi tant de succès d’études, malgré la grisante notoriété qu’elle commençait de prendre dans le savant cénacle de l’avenue Victor-Hugo, elle était demeurée simple et bonne. Elle avait été la joie du foyer, elle en devenait l’orgueil. Herlinge, amolli par l’exemple de Thérèse, reconnaissait maintenant aux femmes le droit à la science ; il admettait que l’on comptât avec madame Lancelevée, la doctoresse de la Présidence, et même avec Jeanne Adeline, si touchante entre sa clientèle et sa nichée. Thérèse adorait son père, en l’admirant, mais elle chérissait plus tendrement sa mère. Ces deux femmes étaient certes fort distantes l’une de l’autre malgré leur ressemblance physique. Thérèse entourait sa mère d’une sorte de culte protecteur et indulgent. Madame Herlinge s’effaçait de plus en plus, à la maison, devant cette double illustration de l’époux et de la fille. Elle faisait désormais ses courses seule, ses achats, ses visites. Il lui fallait encore s’occuper des toilettes de Thérèse, diriger la femme de chambre de la jeune fille, s’assurer que rien ne manquait à sa vie élégante. Les réceptions suivaient leur train. Les dîners du professeur étaient réputés dans le monde médical. Madame Herlinge n’avait que trois domestiques, et elle surveillait jusqu’à la cuisine. Le bonheur, chez elle, était paisible, uniforme, fait de bien-être. Thérèse, avec le sens inconscient de sa propre valeur, l’appelait toujours : « la pauvre maman ». Pourtant, lorsque Guéméné en lui avouant son amour vint troubler la paix de la jeune fille, à sa mère seule elle confia ce roman, le taisant à son père dont elle craignait le blâme.