Madame Herlinge avait approuvé le refus de sa fille en cette circonstance, mais pour des raisons qui n’eussent point inspiré Thérèse : il existait à ses yeux trop de différence entre un Herlinge et cet obscur Guéméné, simple médecin de quartier, pour que la fille de l’un épousât l’autre. D’ailleurs, la célèbre madame Lancelevée, jeune encore, avait repoussé tous les partis pour se consacrer à son art ; il ne paraissait pas illogique à madame Herlinge que Thérèse imitât la grande doctoresse.

Tout concourait ainsi à l’apaisement moral de la jeune fille, car, outre l’assentiment maternel, les circonstances lui offraient un réconfort jusque dans son métier. Quatre nouveaux cas venaient d’être introduits dans sa salle, qui intéressaient plus particulièrement ses études sur les maladies cardiaques : une double lésion aortique et mitrale, qu’elle avait diagnostiquée du premier coup, au seul aspect de la malade, — une jeune femme au facies terreux et angoissé, — deux endocardites infectieuses, et enfin, en quatrième lieu, des troubles cardiaques si complexes, chez une vieille femme, qu’Herlinge lui-même demeurait perplexe, tant est délicate et infirme l’investigation du médecin dans les altérations organiques du cœur !

Le premier cas et le dernier surtout passionnaient Thérèse. Le matin, après la visite, elle revenait au lit de la malade, son stéthoscope à la main. Silencieuse, elle la découvrait d’un geste, échancrait la chemise, mettait à nu la poitrine où les seins déformés ne faisaient plus que deux plis de chair molle ; elle repoussait le gauche du doigt, et appliquait sur le thorax blanc le disque noir de son appareil. Des minutes entières, l’oreille appliquée à l’orifice du stéthoscope, elle auscultait minutieusement. Sur la table centrale, les externes, qui analysaient des urines, plaisantaient entre eux. La religieuse gourmandait l’infirmière. L’élève pharmacien parcourait la salle, de lit en lit, pour la vérification de ses fiches. La novice arrivait à son tour, poussant devant elle la table roulante qui portait les assiettes et la soupière de bouillon, avec un monceau de viande de cheval écrasée… Et Thérèse s’obstinait à percevoir les souffles contradictoires de ce cœur mystérieux, ravagé, déformé, affolant la circulation par ses incohérences d’organe à demi détruit qui vit encore. L’après-midi, à la contre-visite, elle revenait au lit de la vieille, s’acharnant à palper, à ausculter, à percuter. La pauvre femme laissait parfois échapper un soupir d’humeur et de lassitude. Thérèse posait le stéthoscope sur la cinquième côte gauche, y collait son oreille, puis, se redressant, elle recouvrait la malade et s’éloignait ; ni l’une ni l’autre n’avait échangé une parole.

Mais, dès que l’interne pénétrait dans son laboratoire, le souvenir de Fernand Guéméné la hantait de nouveau. Elle le revoyait dans cette étroite pièce, haletant de passion et de tendresse, lui disant avec douceur des choses troublantes. Elle le revoyait sur le quai aux Fleurs, tentant pour la conquérir une concession dernière. Et elle méditait le programme de cette vie en partie double qu’il lui avait proposée : continuer ses études, n’abandonner qu’à demi ses projets, — poursuivre, en un mot, sa carrière aux côtés de cet homme si bon, se donner par amour, être aimée, demeurer une femme de science tout de même…


Ce matin-là, Herlinge, à la visite, diagnostiqua définitivement « une myocardite sans lésions valvulaires ». Thérèse triomphait : la veille, précisément, elle avait relevé des observations qui correspondaient à ce diagnostic, et elle le dit à son père.

Il y avait là vingt-cinq ou trente médecins venus pour assister à la leçon du maître, et parmi eux, très pâle sous ses bandeaux d’un noir bleu, avec ses longs sourcils sombres, sa robe de deuil irréprochablement coupée, la doctoresse Lancelevée qui demanda la permission d’ausculter la malade ; Thérèse lui tendit le stéthoscope. Les externes, en blouse blanche, entouraient le lit ; vers le pied se pressaient les médecins en redingotes noires, tenant tous leur haut de forme du même geste ; la sœur du service était reléguée par cette foule au lit voisin ; et le docteur Herlinge, la main gauche passée dans la ceinture de son tablier blanc, la toque noire un peu en arrière sur son épaisse chevelure grise, l’œil acéré sous le lorgnon, décrivait, en phrases brèves, la déformation anatomique du cœur lésé.

Dans le silence religieux de la salle, où vibrait seule la parole du clinicien, un bruit de bottines retentit : les têtes se retournèrent vers la porte, et l’on vit arriver, de son pas indolent et balancé, achevant de boutonner sa blouse, la petite externe russe Dina Skaroff, toujours en retard. Herlinge cessa de parler, fixa sur elle son regard aigu et sévère. Il n’aimait point que tous les externes ne l’eussent pas précédé à la visite. Elle rougit.

Le maître reprit son explication ; puis à brûle-pourpoint :

— Mademoiselle Skaroff, dites-moi quels bruits vous entendez là.