A se voir interrogée devant tout le monde, Dina rougit encore davantage. Madame Lancelevée lui passa le stéthoscope. La jeune fille écouta une seconde, plus palpitante que la malade, puis, timidement, hasarda :

— J’entends un souffle extra-cardiaque.

— Eh bien, vous y êtes en plein ! s’écria Herlinge, éclatant de rire. Un souffle extra-cardiaque ? Je vous conseille, mademoiselle, de potasser un peu votre auscultation.

Il avait voulu la prendre en défaut pour lui faire expier son retard. Elle s’écarta du lit, décontenancée, pâlissante, les yeux plus brillants encore que de coutume ; elle était frêle et touchante dans sa honte, étrangère, isolée parmi tous ces hommes, le cœur gros d’envie de pleurer, comme une petite fille.

— Mon cher maître, interrompit un tout jeune médecin, délibérément, le souffle extra-cardiaque, je l’ai perçu hier, d’une façon très distincte.

C’était un grand blond, à la moustache fine, aux yeux vacillants derrière le lorgnon. On s’étonna de sa hardiesse, car il tenait tête au grand Herlinge, ce que personne n’eût osé faire. Nerveux et fringant dans sa petite taille, Herlinge se redressa.

— Sacrebleu, mon ami, je voudrais bien savoir si c’est le bruit de galop que vous appelez ici extra-cardiaque !

La discussion s’engagea, aride et subtile, entre le savant et le jeune médecin qui, bravement, ne se dérobait pas. Dina Skaroff le regardait avec amitié, se sentant défendue par lui. Elle le connaissait un peu depuis qu’elle le voyait au cours d’Herlinge : il venait de fonder, rue Saint-Séverin, une clinique gratuite pour les maladies de cœur ; il s’appelait Pautel ; de lui, elle ne savait pas autre chose. Penché maintenant près du maître, il promenait sa main sèche et longue sur la chair enflée de la vieille femme ; et celle-ci, la tête en arrière sur l’oreiller, la bouche béante, subissait l’examen, passive : on eût dit un simulacre d’autopsie.

La visite se prolongeait. Madame Lancelevée, belle et fatale, suivait avidement la discussion, dont se désintéressaient peu à peu les hommes. Thérèse Herlinge donnait des signes d’impatience. Ses yeux ne quittaient pas l’horloge, une sorte de coucou dont le cadre noir tranchait sur l’intense blancheur de la muraille, près de la porte. La pensée de cet enterrement auquel, la veille, elle avait résolu d’assister, ne la quittait pas.

« Mais l’heure passe ! se disait-elle, en suivant la marche de l’aiguille, l’enterrement est à dix heures, à Saint-Séverin. Mon père n’a jamais tant fait traîner sa visite… »