— Eh bien ! s’écria l’amusante Jeanne Adeline, qui retrouvait partout des amis, et que son heureux sans-gêne mettait partout à l’aise, ça marche, docteur, les Granules hépatiques ?

Et elle éclatait de rire, malicieusement, toute secouée par les cahots de la voiture qui s’était mise en marche, lentement.

Ces Granules hépatiques, dont elle parlait, avaient fait récemment le sujet de trois chroniques successives, signées Gilbertus. Il y passait en revue les divers traitements des maladies du foie, et terminait par un discret conseil favorable aux granules du professeur Philindor.

Gilbertus parut très contrarié de cette allusion. Il avait fini par se prendre au sérieux, encouragé d’ailleurs par ses succès. Le public le lisait en effet comme un oracle, enchanté d’apprendre à si bon compte la pathologie de ses reins, de son foie, de ses poumons ou de son cœur, selon que Gilbertus préconisait une spécialité diurétique, purgative, pectorale ou stimulante. Grâce à ses articles, les gens du monde parlaient aujourd’hui couramment de cirrhose, d’emphysème, d’adhérences, de dégénérescences, d’érythème… Lui-même soignait sa prose jalousement, la rendait, en même temps, élégante et accessible à tous.

— De nos jours, dit-il fort sérieux, caressant de ses doigts gantés sa belle barbe fine, de nos jours, qui n’a pas le foie atteint ? Il n’y aura jamais assez d’hygiène dans le public ; nous ne cessons de le répéter.

On vit Morner hausser les épaules. Les joues creuses, les pommettes saillantes hors du cadre des favoris châtains, l’air acariâtre, il regardait la Seine, qu’on passait à ce moment. Le corbillard, avec ses cinq panaches, oscillait déjà là-bas, sur le quai de la rive droite. Le cortège s’acheminait vers le Père-Lachaise, où la morte, Parisienne de naissance, devait être inhumée dans un caveau de famille.

Morner, impatient, tira sa montre :

— Ils vont comme des tortues… Enfin, j’ai le temps !…

— Alors vous exercez là-haut, à Ménilmontant ? demanda curieusement la doctoresse.

— Oui, j’ai loué deux pièces près du Père-Lachaise : un cabinet et un salon. Et j’y donne, tous les jours, de midi à trois heures, des consultations à ces idiots d’alcooliques… Oh ! ce n’est pas que ce soit malin : ils gobent tout… Et puis, nous sommes loin de la clientèle bourgeoise qui exigerait presque votre état civil, la production de votre livret de mariage, et pour le moins trois enfants, afin de constater votre respectabilité. Non, ils ne font pas tant les difficiles. Mais ce métier ! quarante sous la consultation ! Et ces sales ouvriers, ces femmes en cheveux qui défilent dans mon cabinet en réclamant de moi, avec une niaiserie béate, la guérison de leurs stupides maladies !… Comme si la médecine, ça existait !…