— Comment, madame, vous parlez ainsi devant mademoiselle Herlinge, quand nous présageons tous pour elle un si brillant avenir ?

— Oh ! pour mademoiselle Herlinge, c’est différent, dit Jeanne Adeline.

Elle voulait distinguer par là entre leurs conditions, sachant bien que la jeune fille trouvait dans la science un luxe de plus et se le pouvait offrir, toujours libre de le rejeter si cet agrément devenait une contrainte ; tandis que, pour elle, la science était le gagne-pain. Sage-femme diplômée quand elle avait épousé Adeline, elle avait décidé, pour améliorer la situation du ménage, de passer le doctorat. Son courage et sa mémoire merveilleuse le lui avaient obtenu, et c’était au milieu de ce surmenage, entre sa course aux étages dans les sombres immeubles de la rue Dauphine, et ses consultations dans le petit entresol de la rue de Buci, qu’elle avait encore trouvé le temps de mettre au monde ses quatre enfants, réalisant, par un tour de force, ce prodige d’être à la fois, dans la société, une femme et un homme.

— Me voici arrivé, s’écria Morner, je file.

Les voitures montaient au pas l’avenue de la République ; il dit adieu, ouvrit la portière, sauta sur la chaussée et disparut. Gilbertus, alors, le jugea d’un mot :

— Un brave garçon, mais pas sérieux.

Lui l’était suprêmement. Il cherchait aussi à se rapprocher de ses grands confrères, et, dans ce dessein, manifestait près de la fille d’Herlinge un empressement admiratif ; mais, comme les voitures franchissaient la porte du Père-Lachaise, Thérèse déclara que, dans le cimetière, elle désirait suivre l’enterrement à pied.

— C’est un principe chez moi, déclara-t-elle.

Et elle s’en fut, heureuse d’échapper à une compagnie dont les propos la choquaient.

Hâtant le pas, elle vint rejoindre le petit groupe des personnes qui montaient, silencieuses et fatiguées, l’avenue principale. Il ne se composait guère que d’hommes. En avant, près du veuf, Fernand menait le deuil. C’était un de ces matins d’août où l’on sent une menace d’automne ; un peu de brume s’attardait dans l’air ; déjà quelques arbres avaient jauni. L’avenue s’élevait, de terrasse en terrasse, jusqu’à la chapelle dont le fronton grec se profilait sur le bleu léger du ciel. A droite et à gauche, mornes façades d’une rue ensommeillée, s’étageaient, blancs et divers, les monuments des morts illustres. Et, parmi cette froide bordure de marbres et de statues, un arbuste frêle balançait doucement sa ramure pleureuse aux feuilles pâles : c’était le saule de Musset, — toute la poésie d’une époque, le romantisme même, une élégie, une gloire se survivant…