Thérèse avait le cœur serré de mélancolie ; la conversation qu’elle venait d’entendre sans vouloir en faire cas agitait maintenant en elle des doutes, des incertitudes. D’irréfutables vérités y avaient été dites sur l’impuissance médicale, et Jeanne Adeline l’avait plus troublée encore par la sincérité de ses doléances… Ah ! comme celle-là soupirait douloureusement vers le foyer tranquille et paisible de la mère de famille, de l’épouse !

Et voici que, tout autour de Thérèse, conspiraient des évocations d’amour intime, puissant et absolu. D’abord, ce veuf dont l’attitude hypnotisait tous les regards par son expression de douleur, attirait ses yeux aussi, et sa pensée se fixait sur lui tandis que, d’un pas lent, comme en un cauchemar, il suivait le funèbre véhicule scintillant d’argent qui lui emportait sa compagne. Là-bas, entre deux niveaux des terrasses, apparaissait, dans son architecture terrible et simple, le Monument aux Morts, de Bartholomé. Une porte y était figurée sur les ténèbres de l’au-delà, et un couple nu, déjà sorti de la vie, la franchissait enlacé dans une noble et amoureuse union. Les deux beaux corps de pierre polie se détachaient sur l’ombre où ils entraient. De loin, du bas de l’avenue, de la grille même, on les apercevait déjà, précis et purs, glorifiant superbement, dans un geste unique, l’Amour et la Mort.

Et Thérèse voyait encore Guéméné, s’en allant près du veuf, veuf lui aussi d’un rêve qu’elle n’avait pas voulu réaliser, pleurant peut-être la compagne qu’elle n’avait pas voulu devenir. Alors, sa tristesse se fit étrangement tendre et douce.

On inhuma madame Guéméné, selon ses volontés dernières, dans un vieux caveau situé dans le plus ancien quartier du cimetière et où dormaient tous ses parents. C’était un coin plein d’ombre et de mystère. Des cyprès gigantesques y avaient poussé sans ordre, comme au hasard, et un lierre épais, somptueux, envahissant, s’y déroulait magnifique, nivelant les pierres tumulaires, grimpant aux troncs, aux colonnes grecques des tombeaux en ruine, s’accrochant en draperies funéraires aux urnes verdies de mousse. Puis les hêtres énormes, plantés au grand siècle dans ce parc des Jésuites, formaient un dais de feuillage, sous lequel régnait une lumière verte. Et l’on n’entendait rien, que le piétinement de la foule, et le pas alourdi des hommes lugubres, apportant pesamment leur incommode fardeau.

L’assistance, avec cette curiosité avide de la douleur d’autrui, si étrange et si humaine, dardait les yeux sur le veuf. Il fut admirable de retenue et de dignité : il regardait toujours le cercueil, rien que cela ; et quand le cercueil eut disparu, il regarda l’affreux abîme où s’engloutissait sa compagne, — mais il déçut la foule en lui dérobant ses larmes.

Thérèse s’était approchée de la tombe ; elle se tenait maintenant auprès de Guéméné. Il ne l’avait pas vue. Subitement il la devina, et de nouveau leurs regards se croisèrent. Le jeune homme était livide, le visage défait. Elle attendait un mot de lui ; un subtil instinct l’avertissait qu’il allait lui parler, mais il demeura impénétrable.

A peine risquait-il un coup d’œil furtif vers Thérèse, dont le profil princier se détachait sur le fond de sombre verdure. Elle avait la grâce et la noblesse d’une fine statue, mais une émotion soulevait d’un souffle fort sa poitrine, et, sous son chapeau noir aux ailes légères, elle était indiciblement triste et troublante.

Fernand Guéméné la retrouva encore, un moment après : quand elle lui serra la main, dans le monotone défilé des condoléances, il sentit la première pression de vraie pitié.

Comme il s’apprêtait à prendre place près du veuf, dans la voiture de deuil, celui-ci le repoussa doucement :

— Merci, mon petit, laisse-moi seul maintenant.