— Fernand, vous me ferez tout voir tout de suite votre fumoir, votre cabinet, le mien… le mien surtout : pensez que j’en suis encore à me demander quel effet y font mes meubles Empire !
Ç’avait été son désir de jeune fille un peu singulière, très détachée des choses pratiques, de tout ce qui ne concernait pas ses études : laisser à Fernand le soin d’aménager à son gré le logis de leur amour. A peine avait-elle donné, de-ci de-là, quelques indications sur ses goûts, choisi ses meubles de travail, se réservant la surprise de les revoir dans l’élégance raffinée de l’installation.
Et elle le précédait, dans sa robe sombre et soyeuse, dont les frou-frous faisaient, par la maison de Guéméné, une musique féminine et gaie.
Au premier, c’était, avec la salle à manger, le fumoir minuscule et un petit salon de repos pour Thérèse, tendu de perse mauve. Au second, — car, dans l’étroite maison, pour passer d’une pièce à l’autre, il fallait souvent gravir un étage, — étaient situés les deux cabinets de travail de ce ménage moderne. Guéméné s’était contenté du plus sombre, celui dont l’unique fenêtre ouvrait sur une cour, tandis qu’il abandonnait à sa femme la pièce de la façade, d’où l’on voyait les arbres, la Seine, et, sur la rive opposée, la perspective oblique du quai aux Fleurs. Ainsi, dans ce ménage spécial, à l’encontre de nos plus constantes mœurs familiales, la profession du mari déjà se trouvait amoindrie et sacrifiée au bénéfice d’un autre intérêt, plus souverain…
Les yeux de Thérèse devinrent humides ; elle saisit la main de son mari.
— Mon ami, vous m’avez laissé cette pièce : je suis très émue… Vous l’occupiez jusqu’ici cependant… vous me disiez comme on y était bien…
— C’était votre place, Thérèse : l’autre n’était pas digne de vous.
Ses yeux rêveurs posaient sur elle un regard de passion tranquillisée. Elle y était enfin véritablement, dans cette maison qu’elle hantait autrefois de son ombre inquiétante, elle y entrait pour toujours, et la propriété du jeune homme sur elle commençait rien que de la voir ici.
— Comme le travail me sera bon près de vous ! dit Thérèse.
Elle jouissait d’attendre cette vie heureuse et complète dont cet appartement, si bien fait pour l’étude, symbolisait la belle ordonnance, avec sa bibliothèque, son large bureau d’acajou aux chimères dorées, son fauteuil de travail, puis le lit d’examen pour les malades, le microscope tout monté devant la fenêtre, et la porte complice, la porte favorable, s’ouvrant sur le cabinet voisin, qui permettait à l’étudiante l’appel murmuré vers son jeune mari… Tous ses rêves se réalisaient, et, par surcroît, celui qu’elle n’avait pas voulu faire. Elle serait la femme savante et célèbre, selon ses vœux, et, de plus, à ses heures, elle se délecterait dans cet amour qu’elle n’avait pas souhaité.