Et, comme l’auto rebroussait chemin pour le ramener chez lui, Artout pensait :
« Pourquoi pas des femmes comme celle-là ? Elles ont le droit, après tout, de choisir ce célibat commode où s’épanouit sans contrainte leur cerveau. Ce n’est pas, il est vrai, absolument naturel, mais leur nombre demeurera toujours restreint, et il en restera encore assez pour le mariage et la maternité… Cette Lancelevée a-t-elle raison ? la femme-médecin doit-elle être une vierge-penseuse ? »
Et il comparait cette doctoresse chercheuse, toujours en études, à l’infatigable Jeanne Adeline, trimant jour et nuit pour gagner à ses quatre enfants quelques pièces de quarante sous. Les journaux illustrés donnaient de la première une photographie bien typique, prise dans son laboratoire de bactériologie ; et c’était sous cette figure que le public se la représentait. Artout imaginait l’autre courant à ses visites qu’elle bâclait afin d’en faire davantage en une heure, s’en référant pour tous les cas à son infaillible mémoire, à ses livres de pathologie admirablement sus mais qui dataient de quinze ans. Madame Lancelevée poursuivait noblement sa carrière scientifique ; Jeanne Adeline s’exténuait, s’étant donnée, malgré sa personnalité petite, à des fonctions multiples et complexes.
« Alors, pensait Artout secrètement ébranlé dans ses convictions, dans son amour de la santé et de la vie, alors la formule définissant le cas social de ces créatures nouvelles serait donc : « Ni mari ni enfants ?… »
A cette même heure, Fernand Guéméné ouvrait à sa femme la porte de sa maison.
Leur amoureuse émotion était douce et silencieuse. Thérèse, avec un tremblement léger, dit en entrant :
— Oh ! c’est joli ici !
Le porche avait été orné de fleurs, de plantes vertes ; les domestiques s’avançaient pour une muette bienvenue ; l’escalier de la vieille maison aux petits carreaux rouges ouatés de tapis, se développait à angles droits jusqu’au premier étage où se trouvait la salle à manger avec la table servie. Lorsque Thérèse entra, devant cette lumière, cette table aux deux couverts, l’éclat des cristaux, des verreries, de l’argenterie et des fleurs rares, elle eut un nouveau cri de joie :
— Et c’est chez moi, cela !
Elle admirait le service, complimenta l’intelligente femme de chambre, et, se tournant vers son mari :