Elle dissimulait une sorte de joie intérieure à prononcer, en ce soir de noces, le mot sinistre. On eût dit qu’à s’imaginer la nuit d’amour s’apprêtant à cette heure dans la petite maison de l’île Saint-Louis, derrière les sèches ramures des peupliers d’Italie, avec le fleuve d’argent et de nacre noire coulant sous les fenêtres nuptiales, une inquiétude la troublait, elle qui s’était volontairement sevrée de tout mystère semblable.
— Alors, ma chère, il ne vous suffit pas de vous montrer impitoyable pour vos amoureux : vos belles confrères sont aussi frappées d’avance ?…
— Je fus, pour mes amoureux, plus pitoyable qu’il n’y parut, mon cher maître. La plupart sont consolés ; ils ne le seraient point de s’être enchaînés à une épouse de hasard, qui n’eût guère été pour eux qu’une maîtresse défendue et fugitive.
— Vous dites : « La plupart sont consolés… » J’en connais un qui vous pleure toujours. C’est le petit Bernard de Bunod. Sa mère vous exècre, depuis le jour où il s’est écrié devant elle : « Je me tuerai !… »
Un rire d’incrédulité tranquille passa entre les lèvres mi-closes de madame Lancelevée ; et ce fut toute sa réponse. Artout regardait à la dérobée cette étrange femme qui, parlant des hommes épris d’elle, pouvait dire : « la plupart ». Elle avait été, en effet, fort aimée et de façon singulière : son beau corps et le feu tragique de ses prunelles sourdement passionnées avaient appelé le grand amour, en même temps que sa volonté infrangible d’être heureuse autrement s’y était refusée. On sentait aujourd’hui, dans son visage un peu fané, comme la fatigue secrète de luttes profondes et une certaine dureté victorieuse. Elle vieillissait. Depuis quatorze années, elle avait laissé derrière elle, échelonnées dans sa jeunesse, des passions mortes ; un jeune homme, de cinq ans moins âgé qu’elle, ce Bernard de Bunod qu’elle avait soigné dans une angine diphtéritique, s’acharnait à l’aimer sans espoir. Mais la vie de la doctoresse, que favorisait et dédommageait magnifiquement la gloire, était maintenant faite, agréable, complète et apaisée. Elle en avait oublié bien d’autres ; ce pâle enfant gâté, habitant chez sa mère, en « fin de race », ne comptait plus.
Artout reprit :
— Celui-là est sincère ; sa faiblesse recherche votre force.
L’automobile eut une palpitation de forge, étouffée, réprimée, puis ralentit doucement jusqu’à ce que sa vitesse s’éteignît et mourût dans un arrêt à peine perceptible. Madame Lancelevée était chez elle.
— Je suis libre, fit-elle, je suis heureuse.
Déjà la porte de son petit hôtel s’ouvrait : la femme de chambre, une jolie Anglaise au tablier brodé, se tenait sur le seuil, souriante ; une clarté tiède régnait dans le vestibule ; au rez-de-chaussée, derrière les flots de guipure des rideaux transparents, on voyait, baigné d’une lumière rose, le confort de la salle à manger où l’attendait son repas. Elle le prendrait solitaire et silencieuse, mais dans une paix parfaite. Sa sagesse avait été d’éliminer de ses ambitions la multiplicité des bonheurs et d’en convoiter un seul : celui d’être une femme d’exception, docte et célèbre. Aujourd’hui, célèbre et docte, très appelée pour la médecine d’enfants dans le monde politique, avec son diagnostic lent, mais sûr, qui la faisait traiter en égale par ses grands confrères masculins, elle avait réalisé son rêve unique, et elle vivait égoïste, satisfaite et sans regrets.