— Cher maître, dit-elle après un instant de réflexion, mademoiselle Herlinge ne m’a pas demandé conseil lorsqu’elle a décidé de se marier. Elle a bien fait. Elle ne se serait pas rangée à mon avis.
— Oui, oui, je sais, fit Artout très amusé, le célibat des doctoresses, c’est votre religion, à vous !
— Non, pas ma religion, mais un principe extrêmement simple et rationnel, que je professe ouvertement devant toutes les jeunes étudiantes. Ouvertement aussi serais-je allée à l’encontre de mon principe, si j’avais assisté au mariage de l’une d’elles : c’est pourquoi je me suis abstenue. Je lui souhaite néanmoins tout le bonheur possible, sachant bien, hélas ! qu’elle ne le trouvera pas.
— Allons donc ! Ce sera une petite femme délicieuse.
Artout était un homme de soixante ans, puissant et rasé, au profil bourbonien, d’une majesté épiscopale.
Sa main de chirurgien, épaisse et large, mentait à toute la tradition professionnelle qui veut les doigts déliés et maigres ; mais elle avait une réputation établie de force et de maîtrise ; une sorte de légende l’entourait, et l’on songeait, en la voyant, aux opérations merveilleuses du grand homme, à ses coups de bistouri fameux dans l’Europe entière, à sa sûreté tranquille pour manier le scalpel au plein des organes vitaux, comme un artiste un crayon ferme. Toute sa valeur illustre était dans sa main, dans la vigueur calme de cette main de rustre, qui avait sauvé tant de vies humaines, et, d’un geste habituel, dans le noir du coupé, il la posait en parlant sur la pomme d’or de sa canne, comme un outil sacré qu’on respecte et qu’on soigne. D’ailleurs, il connaissait sa propre puissance, et cela était apparent dans ses attitudes, dans son port de tête. La supériorité dont il était conscient faisait que, parmi ses confrères moins fameux, il distinguait peu entre les hommes et les femmes. Il ne dédaignait pas de patronner Jeanne Adeline, comme il eût aidé un médecin chargé de famille ; il prisait le talent de madame Lancelevée ; pour Thérèse Herlinge, il l’avait poussée sans hésitation dans la carrière, persuadé qu’elle y tiendrait l’emploi avec autant d’honneur qu’un homme. Puis, Artout, célibataire, avait conservé pour les femmes, en général, cette sympathie légèrement sentimentale du vieux garçon, qui les recherche, les estime, s’illusionne même à leur égard, tourmenté d’un besoin inassouvi d’affections familiales.
— Mais oui, poursuivit-il devant le sourire persistant et froid de la doctoresse, je l’ai connue toute gosse, cette petite Herlinge : elle est débordante de vie, elle aimera son mari passionnément.
— Si elle l’avait aimé passionnément, mon cher maître, elle aurait, selon le désir qu’il en avait, quitté sa profession pour lui complaire. Elle ne l’a pas fait ; elle s’est réservée en se mariant : donc elle ne s’est donnée qu’à demi, donc Guéméné ne lui suffisait pas… Je ne suis qu’une vieille fille rebelle à l’amour ; mais j’ai pensé et j’ai vu ; et je vous le dis : ce sont de vilains atouts que ces prémisses dans le jeu conjugal.
— Ta ra ta ta ! Vous parlez comme une salutiste, comme une vestale de marbre que vous êtes. La petite Herlinge ne se fût pas contentée de ce rôle, et, laissez-la faire, elle se tirera de celui qu’elle assume ce soir, tout en faisant un jeune médecin dont j’augure beaucoup, car elle a de l’étoffe.
— Avant cinq ans, déclara la sibylline personne, ce sera le divorce.