Et, tout de suite, traînant après lui sa cohorte de médecins et d’étudiants, il vint au premier lit. Mais il y eut vers Thérèse un mouvement de curiosité : on regardait beaucoup cette jeune épousée qui, en pleine lune de miel, à cette heure où, dans le grand bouleversement de leur vie intérieure, incertaines et désorientées, les plus fières perdent toute quiétude et toute paix, venait tranquillement, laborieusement, reprendre sa tâche. Madame Lancelevée, au premier rang, la dévisageait. Il y avait aussi là Gilbertus qui, ne faisant ni consultation ni clientèle, suivait assez volontiers les cours d’hôpitaux « pour se conserver la main ». Irréprochablement vêtu, le faux col à la mode faisant valoir sa barbe de bel Assyrien, il cueillait sur les lèvres d’Herlinge les concises phrases scientifiques, ces mots pittoresques qui font fortune en médecine, ces mots qu’on imprime dans les traités de pathologie, et qu’il allait servir à ses lecteurs béats, dans son prochain article. Hâve et flétri, Morner l’accompagnait, venu sans raison, sans but, dans un moment d’ennui, à l’heure où les estaminets sont vides. Il écoutait d’une oreille distraite les subtiles dissertations du maître sur un cas d’insuffisance aortique : l’érudition n’avait rien à faire avec ses plaques électrisées. Puis, autour de ceux-ci, s’amassaient les redingotes d’autres médecins, jeunes ou vieux, médecins de province même, ayant fait le voyage de Paris pour entendre, une fois dans leur vie, le grand Herlinge. Et c’était encore les vestons des étudiants qui, venus des plus lointains hôpitaux de la ville, passaient tous, à tour de rôle, par cette clinique, avant leurs examens, dans l’espoir de saisir, par hasard, une « colle » d’Herlinge. Plus timidement, derrière, se tenait un groupe d’étudiantes russes misérablement vêtues, qui se penchaient, avides, craignant d’être frustrées d’un mot de la leçon. Et pesamment, derrière le frêle petit homme blanc à la toque noire, de lit en lit, la masse se déplaçait, accomplissant par toute la salle — groupe de graves et pieux fidèles — les stations d’un étrange chemin de croix.
A la fin, Thérèse appela à mi-voix :
— Mademoiselle Skaroff !… Où est donc mademoiselle Skaroff ?
La religieuse, à son tour, cherchant des yeux la jeune fille dans la foule qui se disloquait, répéta :
— Mademoiselle Skaroff ! c’est madame Guéméné qui veut vous parler.
Mais Pautel, flegmatique, souriant à demi, répondit d’une voix lente et douce :
— Mademoiselle Skaroff est partie.
Furtive, prudente comme un pauvre animal poursuivi, invisiblement elle s’était dérobée. On la cherchait encore que, sans bruit, avec l’angoisse d’être rappelée, elle se hâtait aux dernières marches de l’étage. Puis elle fuyait par le corridor des entrées, traversait le parvis Notre-Dame, et s’acheminait, sans oser détourner la tête, vers sa chambre meublée de la rue Cujas.
Et c’était presque toujours ainsi qu’elle quittait l’hôpital, depuis que dans la rue, de loin, Pautel, un jour, l’avait suivie. Elle avait peu d’estime pour les jeunes hommes français, pour ces étudiants si différents de ses compatriotes, qui ne pouvaient guère voir une femme isolée et faible sans la convoiter. Sentimentale mais raisonneuse, comme ceux de sa race, elle n’entendait pas perdre, dans une mesquine aventure d’amour où se fût laissé entraîner une midinette, la paix qui jusqu’ici lui avait tenu lieu de bonheur. C’est pourquoi, bien que Pautel lui plût et la troublât, elle en avait peur et le méprisait comme un séducteur de jeunes filles pures.