Elle fut à onze heures dans sa petite mansarde du sixième, meublée pour étudiants, rue Cujas. Le plafond était incliné et se courbait vers la muraille tapissée d’un papier bleu. Le portrait de Tolstoï, découpé dans un journal, y était épinglé à côté d’un crucifix et d’une chromo représentant la tsarine. Devant la lucarne, assez spacieuse, qu’elle avait encadrée — sans nulle intention macabre — de quelques humérus, tibias, maxillaires, temporaux et autres fragments de squelettes pendus à des clous par des ficelles rouges, s’étalait le désordre de sa table chargée de livres. Sans ôter son chapeau, elle s’assit à une table et crayonna tout de suite son résumé de la leçon d’Herlinge. Puis, dans le tiroir, elle prit un minuscule coffret de fer, dont la clef tintait toujours au fond de sa poche. Elle l’ouvrit. Il y restait deux pièces d’or, l’une de dix francs, l’autre de vingt. On était au 15. Ces deux pièces étaient toute sa fortune jusqu’à la fin du mois. Elle prit la plus grosse et s’achemina vers la rue Berthollet.
Dina Skaroff était la fille d’un petit mercier de Pétersbourg, dont le commerce avait sans cesse périclité. Elle avait deux jeunes frères, et trois grandes sœurs employées dans les beaux magasins de la capitale. Dina ne voulait pas végéter toute son existence. Élevée tant bien que mal dans une petite pension de faubourg, elle s’instruisit elle-même jusqu’à passer avec succès cet examen de fin d’études qui est, en Russie, le baccalauréat des jeunes filles. Puis elle partit un jour pour Paris, avec un vol de ces « oiseaux de passage », pour la plupart jeunes Israélites farouches que rejettent les universités, que la France recueille et instruit, et qu’une migration reporte à la neige natale, avec un titre de doctoresse qu’elles échangent contre un diplôme national pour exercer la médecine là-bas.
Son père, à demi ruiné, lui faisait une pension de quatre-vingts francs par mois, sur lesquels il lui fallait payer son restaurant, sa chambre, ses inscriptions et ses toilettes. Elle ne se jugeait pas mal partagée : elle connaissait des compatriotes qui, touchant cinq francs de moins par mois, se tiraient d’affaire. Bravement, elle avait pris son parti des feutres à vingt-neuf sous, achetés dans les bazars. Mais ses petits pieds maigres, à force de courses incessantes à l’École, à l’hôpital, au restaurant, usaient en quelques semaines le mauvais cuir de ses bottines, et c’était de ces horribles chaussures qu’elle avait été parfois un peu honteuse, jusqu’à les dissimuler d’instinct sous ses robes qui ne valaient pas beaucoup plus cher. Et elle avait d’abord travaillé au delà de ses forces, amèrement, âprement, pour vaincre un jour cette misère et conquérir sa place à la vie, comme tout le monde. Après les premières années d’études et l’assimilation de la technique sèche, elle commençait de prendre à son métier un intérêt captivant et souverain. Ce goût nouveau la consolait comme si la science seule avait eu pitié jusqu’ici de cette jeune vie effroyablement austère. La médecine l’amusait, maintenant, comme elle disait. — Elle vivait de bœuf bouilli, portait des jupes de coton, exhibait crânement sa misère, mais sans ostentation d’ascétisme, et vraiment désintéressée de ces choses, en enfant très simple qui venait de découvrir dans son travail des joies profondes.
Ce jour-là, il était un peu plus de midi quand, arrivée rue Berthollet où régnait un absolu silence le long des hautes façades tristes, elle ouvrit la porte vitrée du petit restaurant russe, et franchit les deux marches en contre-bas.
Une bouffée de chaleur humaine lui vint de cette salle grouillante, taverne blanche et lumineuse où, pêle-mêle entassés, les hommes et les femmes mangeaient voracement, avec un cliquetis de fourchettes. Un aspect farouche attristait tous ces visages affamés. Au contraire de ce qu’on voit d’habitude dans le moindre restaurant parisien, l’apparition de cette femme jolie et gracieuse ne fit bouger aucune tête ; pourtant il y avait là, mêlés à quelques robes misérables, une trentaine de jeunes hommes à la chevelure épaisse, aux pommettes dures, aux yeux ardents. Mais c’était dans l’inconnu que, tout en se gorgeant de pain, ils semblaient voir.
Au milieu des tables, un étroit passage était ménagé. Dina s’y glissa. A peine sa mince personne y trouvait-elle place ; et elle se hâtait, poussée par l’appétit de ses vingt-deux ans mal nourris. Çà et là, des mains s’offraient, qu’elle serrait sans rien dire : mains musclées et chaudes d’adolescents, mains fiévreuses de rêveurs nihilistes, mains de jeunes filles, négligées, aux ongles coupés trop ras. Et ainsi elle gagna la cuisine, où deux femmes s’affairaient, près des fourneaux, à remplir des assiettes tendues.
Sur une table, Dina choisit un verre, un couteau, une fourchette d’étain et une grosse assiette de faïence qu’elle se fit garnir de macaroni pour quatre sous ; on y ajouta, pour six sous, une portion de bœuf bouilli, et, pour deux sous, un morceau de pain. Elle paya de sa pièce d’or, et, ayant ramassé la monnaie avec un soin minutieux, elle se mit en quête d’un coin de table où poser son couvert. A ce moment, deux très jeunes gens, en qui l’on devinait des étudiants, s’étant levés, on lui fit un signe et elle prit leur place.
Un beau garçon pâle, aux habits de velours, à la tignasse frisée, était assis près d’elle. Il lisait, en mangeant, une brochure de Tolstoï, dont le portrait, semblable à celui qu’on voyait chez Dina, était accroché à la muraille au-dessus de lui. Le texte de la brochure était en français ; avec un crayon, le jeune homme écrivait dans les marges des annotations en russe, et les faisait lire à son voisin de droite ; et tous deux, à mi-voix, échangeaient leurs impressions. Un froissement de papier leur fit tourner la tête : c’était, derrière eux, une femme aux cheveux coupés courts, aux yeux fous, coiffée d’une sorte de chapeau d’homme, qui faisait circuler des libelles ; et, de table en table, des regards s’allumaient, et un souffle de conspiration passa sur toute la salle où de tranquilles étudiantes, aux prunelles douces de Slaves, continuaient de mâcher, en rêvant, leur bouilli coriace.
La porte s’ouvrit : Dina, machinalement, leva la tête. Pautel était debout sur le seuil. Il hésita une seconde, cherchant quelqu’un des yeux ; puis il descendit les deux marches.