Dina tressaillit et pâlit. Il venait donc la poursuivre jusqu’ici ? Elle pensait juste, car, apercevant la place demeurée libre à côté d’elle, Pautel vint s’y asseoir. Une colère fit blêmir la jeune fille. Comment ! alors qu’elle se réfugiait d’instinct parmi ses frères, dans ce cénacle chaste où toute femme arrivant était regardée comme une sœur, ce Français en quête d’aventure osait l’y rejoindre !… Oh ! il avait envie d’elle : cela ne se voyait que trop. Et si elle cédait, cela durerait un an, dix-huit mois au plus, dans quelque chambre meublée, témoin de tant d’amours semblables, au fond d’un hôtel suspect ! Puis quand il l’aurait arrachée à ses études, dissipée, troublée, chavirée, le moment viendrait pour lui de songer au mariage riche, gage du bel avenir, et il la laisserait derrière lui, son goût au travail perdu, ses livres oubliés, sans courage pour reprendre la lutte…
— Mademoiselle Skaroff… fit doucement le jeune homme.
Et elle avait beau se raidir, il y avait dans cette voix une caresse, quelque chose d’indéfinissable qui lui était délicieux.
— Vous m’avez bien reconnu, mademoiselle Skaroff ! répéta Pautel, plus tremblant qu’elle-même.
— Oui.
— C’est bien ici le fameux restaurant russe, n’est-ce pas ?
— Oui.
— J’en étais très curieux, figurez-vous !… alors, comme j’avais un malade, pas très loin, je suis entré en passant. Vos compatriotes ne m’en voudront pas ?
— Non.
Et, comme elle le voyait attendre le service, elle se décida — car enfin il était un peu chez elle ici — à l’avertir charitablement :