— On ne viendra pas : il faut que vous alliez là-bas, au fond. Vous prendrez une assiette et vous demanderez les choses qu’on mange aujourd’hui.

Il la remercia et suivit ses instructions. Dina sentait augmenter son trouble. Elle se disait qu’il y avait tout de même de la noblesse et de la bonté dans ce jeune médecin débutant, qui fondait une clinique gratuite pour ces gens du demi-peuple que l’hôpital refuse, pour ces petits employés à qui le médecin coûte trop cher. Et une grande douceur, en dépit d’elle-même, lui venait aussi, à cette pensée que, dans l’immense et cruel Paris qui l’écrasait sous son indifférence, quelqu’un l’aimait, pensait à elle, désirait son amour comme une grande faveur.

Il revint s’asseoir à côté d’elle, une tranche de bifteck saignant dans son assiette, et avec son bel appétit d’homme sain et actif, il commença de couper la viande dure. Alors, Dina trouva très bon de ne pas manger toute seule, de sentir vibrer près d’elle une âme qui ne s’exprimait pas, de respirer comme un parfum de tendresse. Elle lui savait gré de ne rien dire ; elle avait redouté une scène d’aveux, et voilà qu’il gardait un silence inexplicable.

— Vous n’aimez pas le vin ? demanda-t-il seulement, lorsqu’il la vit saisir la carafe et remplir son verre.

— Non, répondit-elle fièrement, je n’aime pas le vin.

Le contenu de son assiette s’achevait. Elle avait faim encore : son voisin de gauche, le beau garçon pâle aux habits de velours, était parti, laissant du pain sur la table ; elle prit ce reste, le dévora, tout en faisant de son macaroni de minuscules bouchées.

— Vous ne prenez pas autre chose ? demanda encore Pautel d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas.

— Je n’ai plus faim, répondit-elle.

Son macaroni achevé, elle garda dans la main ce gros croûton qu’elle cachait et dont elle portait à ses lèvres de petits morceaux, furtivement, pour que Pautel ne vît point qu’elle mangeait son pain sec. Derrière la mousseline des rideaux, les ombres des passants glissaient plus fréquentes sur le trottoir. Tout à coup, nerveusement, Pautel ôta son lorgnon et se mit à l’essuyer du coin de sa serviette, puis, repoussant son assiette brutalement :

— C’est immangeable ! gronda-t-il, comment pouvez-vous…