Il la sentait frémir d’émotion à son bras, et elle marchait ainsi, ardente, vibrante et passionnée, vers l’hôpital sombre dont ils apercevaient maintenant le portique, de l’autre côté de l’eau. Elle réalisait bien l’idéal de la femme nouvelle. Le labeur cérébral n’était rien à son cœur ni à sa jeunesse. Cette étudiante, âpre au travail, demeurait la plus caressante des épouses, la plus câline. Quand ils eurent passé le Petit Pont, traversé le Parvis, ils se dirent adieu sur le seuil de l’hôpital. De la scène précédente, ils avaient gardé un peu de fièvre. Thérèse débordait de reconnaissance pour la chaude profession de foi de son mari. Tout à coup, dans un geste de passion mi-impulsif, mi-délibéré, elle le prit à l’épaule, et là, sur ce seuil de la porte béante, en plein Paris et en plein jour, la fille du célèbre Herlinge, avançant les lèvres, baisa au front, devant tous les passants, le modeste docteur Fernand Guéméné.
IV
Dina Skaroff, depuis quatre ou cinq semaines, travaillait éperdument. L’époque du concours d’internat approchait. Elle redoutait surtout l’épreuve écrite de pathologie, et relisait ses livres ; mais c’était maintenant avec un entrain plein d’agrément qu’elle étudiait. Elle se sentait savoir. Quand, feuilletant ses traités, elle voyait se dérouler, à la volée des pages, comme en un panorama, le lamentable ensemble de toutes les misères humaines dont les planches en couleur étalaient crûment les figures, l’orgueil la prenait de posséder en sa mémoire déjà toutes ces images. Les souvenirs sanglants d’autopsie, l’âcre odeur des amphithéâtres, les aspects répugnants du mal, le dégoût, la pitié même, tout se transformait : la médecine devenait un grand poème ; les maladies, des manœuvres mystérieuses de la cellule organique ; la thérapeutique, une réaction contre l’ennemi dans cette microscopique épopée. La noblesse des mots de science, incolores, tout ce vocabulaire impassible et froid, achevait l’idéalisation des horreurs pathologiques, dans ce cerveau délicat de jeune fille. Elle connaissait les processus de tous ses microbes, comme un bon rhétoricien la marche des armées dans chacun des combats de l’Iliade. Et l’espoir de conquérir peu à peu cette autorité médicale, devant laquelle, un jour, toute une clientèle s’inclinerait, mettait quelquefois une étincelle de plaisir dans les yeux de cette pauvre fille ignorée.
Sa matinée se passait à l’hôpital. A midi, elle avalait un déjeuner hâtif chez quelque marchand de vin, au fond d’une de ces ruelles qui éternisent le vieux Paris, autour de Saint-Séverin : au restaurant russe de la rue Berthollet, on ne l’avait plus revue. A deux heures, elle était au travail. A six heures, elle allumait le réchaud à alcool et dînait de deux œufs et d’une tasse de thé. Puis, le travail l’absorbait de nouveau. Les yeux ardents, les pommettes en feu, elle veillait tard dans la nuit.
Ainsi qu’il arrive toujours, elle trouvait le bonheur là où délibérément elle avait voulu le prendre. Elle en venait à oublier l’émotion vive qu’elle avait eue à déjeuner près de Pautel, dans ce lieu où, par prudence, elle n’était plus retournée. Même aujourd’hui, à se rappeler par hasard ces minutes orageuses, uniques dans sa vie, elle avait le vertige ; bien vite elle en chassait alors le souvenir. Que serait-il advenu d’elle si Pautel, ce jour-là, lui avait demandé son amour !…
Mais aussi comme elle s’était ressaisie ! Quelle vigueur le travail infuse à ceux qui s’y consacrent ! Elle se glorifiait d’une telle domination sur elle-même. Cette science, qui l’avait sauvée, lui inspirait une étrange tendresse ; elle alla, dans son imagination exaltée de Slave, jusqu’à prêter une figure à cette tutélaire et maternelle médecine, son refuge. Un soir, elle saisit un livre de thérapeutique et se mit à le baiser avec une sorte de passion.
Cependant, autour d’elle, dans ce Quartier Latin tout frémissant de vie, de jeunesse et de plaisir, l’amour ruisselait par les rues, pareil à un grand fleuve dont elle remontait le cours, fièrement. Aux portes des brasseries, quand se nouaient les couples pour les promenades crépusculaires, Dina plaignait les femmes et méprisait ces jeunes Français qui s’en jouaient. Elle ne concevait que l’amour éternel, avec la fidélité intransigeante à un seul être.
Or, un soir, en revenant de la Faculté, au coin du boulevard et de la rue Cujas, elle vit deux amants s’embrasser. Le jeune homme, un grand étudiant blond en béret, lui tournait le dos, mais sa sentimentale et jolie maîtresse apparut à Dina, le temps d’un éclair, avec un visage voluptueux, comme en extase. Et Dina, s’enfermant dans sa petite chambre du sixième qu’elle avait regagnée en hâte, s’accouda devant ses livres et sans goût au travail pleura longtemps. La vie était si triste !…
La vie était bien triste, mais ce matin de mars bien joyeux, le lendemain, quand, à huit heures et demie, la jeune fille descendait le boulevard Saint-Michel pour se rendre à l’Hôtel-Dieu. Sa lourde serviette sous le bras, sa jaquette usée serrant sa taille frêle, elle allait vite, sans rêves, sévèrement. Pourtant, les arbres du boulevard avaient de gros bourgeons gonflés de sève ; les cris de Paris montaient gaiement ; les arroseurs municipaux inondaient la chaussée d’où s’élevait, sous les gouttelettes, une buée printanière, et là-bas, sur le ciel bleu, la Sainte-Chapelle, aérienne et dorée, se découpait avec sa flèche fuselée qu’allumait le soleil. Dina prit à droite le quai Saint-Michel. Notre-Dame lui apparut, gigantesque, offrant au couchant son portail géométrique hérissé de gargouilles.