TROISIÈME PARTIE

I

En juin, l’événement dont parla tout le monde médical fut l’élection de Boussard à l’Académie des sciences. Il avait à peine quarante-six ans. Ses livres de thérapeutique, et surtout son dernier ouvrage, la Thérapeutique des Maladies du Rein, lui avaient ouvert l’Institut. On ne savait au juste pourquoi il était le dieu des jeunes. L’Association des Étudiants lui vota un bronze d’art. A l’École de Médecine, l’après-midi, quand les jeunes gens, sortant de la dissection, se formaient en groupes dans la petite cour intérieure, son nom volait sur toutes les bouches, et l’on entendait ces exclamations admiratives, propres à l’adolescence :

— Un type épatant, mon cher !

— Sacré Boussard !

Ils n’en disaient généralement pas davantage, mais ils étaient béants d’enthousiasme, et l’admiration se propageait.

Boussard trouvait chez ses grands collègues une sympathie plus raisonnée. Tous lui firent fête, et les Herlinge donnèrent en son honneur un dîner de dix-huit couverts, dans leur appartement de l’avenue Victor-Hugo.

Thérèse et son mari, ce soir-là, furent en retard. La robe que la jeune femme s’était commandée pour la circonstance n’arrivait pas. En rentrant de l’hôpital, à cinq heures, après la contre-visite, Thérèse dut envoyer sa femme de chambre chez la couturière. Celle-ci s’affairait à finir les manches ; elle s’excusa : « Madame Guéméné, aussi, n’était pas une cliente ordinaire ; elle avait manqué trois essayages : il avait fallu s’en tirer tant bien que mal !… » Un fiacre attendait à la porte. On y fit monter deux ouvrières avec la robe inachevée qu’elles faufilèrent sur Thérèse, posant des épingles de droite et de gauche pour assujettir les plis. C’était une simple tunique de soie vert bronze, à reflets. Le beau corps de Thérèse s’y moulait superbement. La jeune femme riait, disant qu’elle travaillait dix heures par jour et qu’essayer des robes n’était point son fait. Et le mari, en habit, tout ganté, la regardant, riait aussi, amoureusement.

Quand ils entrèrent dans le salon des Herlinge aux trois fenêtres ouvrant sur l’avenue, quatorze personnes déjà présentes y mettaient un bourdonnement indistinct et une chaleur parfumée de bal. Aussitôt il y eut un arrêt dans les conversations. On se levait, les mains se tendaient ; Thérèse était dévisagée, pour la singularité de son cas d’interne mariée, pour sa jeune gloire, car sa réputation de travailleuse était établie. Tant de figures bougeant, papillotant devant elle, lui causèrent tout d’abord un éblouissement ; mais la fine et sombre silhouette de madame Lancelevée, qui se remarquait toujours dans n’importe quelle assemblée, attira son attention. Puis ce fut Artout, dont la forte carrure, les soixante ans dominateurs et le verbe haut affirmaient tout de suite aussi la personnalité. Il lui frappa doucement sur l’épaule, comme à un jeune camarade, disant d’une voix qui retentit dans tout le salon :

— Eh bien ! pas encore de bébé ?