Et, en vieil accoucheur, il lui scrutait la taille d’un air grave. Au même moment, le visage mat et la belle barbe assyrienne du docteur Gilbertus se profilèrent derrière lui. Le vulgarisateur de la science moderne, à force d’intrigues, réussissait à se faire inviter maintenant aux dîners des Herlinge. Il prenait des poses solennelles d’acteur. Son habit n’avait pas un pli. Tout le laborieux effort médical de l’époque semblait enfermé sous son front blême. Thérèse s’amusa de voir ce génial charlatan faire si bonne figure dans ce milieu scientifique. Comme il la saluait en silence, pour plus de dignité, une toilette rouge se dressa près d’elle : élégante et bien coiffée, Dina Pautel était là, qui riait de n’avoir pas été reconnue tout de suite. Et, comme Thérèse se disait troublée par la multiplicité de ces figures, la jeune mariée protesta :
— Non, non, vous ne m’aviez pas reconnue ; j’ai quelque chose de changé : c’est ma robe.
Elle prononçait : « quelque chose » ; elle était délicieuse et exotique dans cette soie rouge, avec le flamboiement de ses yeux tendres sous ses touffes de cheveux crêpés. L’étudiante russe était loin maintenant. Avec le feutre dépourvu de garnitures et la jupe de pilou, s’en était allé son mystère de jeune « cérébrale ». Mais, dans l’amoureux marché qu’avait été son mariage, elle oubliait son sacrifice pour évaluer seulement l’apport de son mari.
— Il est là-bas, à l’autre bout du salon, dit-elle à Thérèse ; le voyez-vous, avec monsieur Guéméné et Janivot, à gauche de la cheminée ?
La jeune femme aperçut en effet la tête blonde et le lorgnon de Pautel dans un groupe de médecins où s’agitait le docteur Herlinge, très animé par une discussion avec Janivot, l’aliéniste. Artout se tenait à l’écart ; il avait entraîné dans l’embrasure d’une fenêtre le jeune Bernard de Bunod, grand garçon pâle, aux membres maigres, aux yeux fous ; et, pour détourner son attention de la doctoresse Lancelevée, que son regard ne quittait pas, il cherchait l’un après l’autre tous les potins médicaux à lui conter : « Ce Janivot n’était qu’un bluffeur. Sa maison de santé de Passy ne se maintenait que grâce à des prix fabuleux : soixante francs par jour, sans compter les suppléments. L’audace de cet homme avait fait sa célébrité. Au demeurant, ce n’était qu’un médicastre… »
Madame Herlinge, à ce moment, s’écriait :
— Huit heures un quart ! et Boussard n’arrive pas !
Elle s’inquiétait d’un certain risotto, enrichi d’écrevisses et de truffes, qu’elle avait elle-même surveillé et qui serait manqué si l’on ne dînait pas à l’heure. C’était une grande femme de cinquante ans, froide et distinguée, à qui ses bandeaux d’un blond fané donnaient un âge ambigu. Elle avait les yeux ternes, parlait généralement à voix basse, avec de subtils coups d’œil sur tout son salon pour s’assurer du bien-être de ses moindres invités. Elle occupait une bergère auprès de la belle madame de Bunod, femme altière, aux cheveux blancs, à la rigueur protestante. Une jeune femme en toilette sombre était assise un peu plus loin et se tenait silencieuse auprès de son mari, un cachectique d’une effrayante pâleur. Personne ne leur avait adressé la parole. Leur qualité de « clients » les isolait dans cette réunion médicale qui ne comptait que des initiés. Madame Herlinge s’aperçut de leur délaissement et fit un signe à sa fille, dont s’étaient emparées Dina et madame Lancelevée.
— Viens donc, Thérèse, que je te présente à madame Jourdeaux.
Et elle eut un intraduisible accent d’orgueil maternel pour prononcer :