Fernand souffrait. L’apothéose dont Pautel, en plein dîner d’apparat, venait d’être le héros lui suggérait un retour sur lui-même. Son bonheur conjugal lui semblait diminué de tout celui de son camarade. Il n’avait rien obtenu, lui, pas une concession, pas le moindre renoncement. Et la gêne qu’il éprouvait soudain d’être présent à cette ovation, prouvait bien le défaut initial de son union. Maintenant il percevait, par lambeaux de phrases, ce que Thérèse disait à Boussard sur la condition de la doctoresse mariée, sur les droits de l’épouse et les droits professionnels de la femme. Il sentait son ardeur à défendre ses théories, sa révolte à l’idée qu’on pût la croire capable, elle aussi, d’accepter le joug sous lequel se nivellent toutes les amantes. Une colère étreignait le mari. Ce fut à ce moment qu’il apprécia mieux sa douloureuse voisine. Il ne l’avait pas trouvée fort intelligente jusqu’ici. Il jugeait même de mauvais goût cette consultation indiscrète que, depuis le commencement du repas, elle lui arrachait bribe à bribe, comme s’il avait pu, avec des mots, lui guérir son mari. Mais la douce jeune femme, devinant peut-être, par une délicate intuition, ce qu’il endurait, commença :

— Le docteur Boussard ne dit pas tout. Une femme doit se trouver bien heureuse d’être assez aimée pour qu’on l’épouse malgré tous ses devoirs professionnels, qui font si peur aux maris, d’ordinaire !

Puis elle conta que, deux ans auparavant, elle avait aperçu à Vichy mademoiselle Herlinge. Combien elle l’avait admirée ! Ah ! un homme devait être fier d’une telle épouse. Quelle belle association conjugale !… Elle aurait tant aimé être médecin, elle, pour soigner son pauvre mari !… Et ses yeux cherchaient, à l’autre bout de la table, Jourdeaux qui, de tout le dîner, n’avait pris que quelques gouttes de lait.

Madame Herlinge ne se mêlait guère aux conversations ; elle écoutait d’une oreille distraite, mangeait à peine. Ses yeux gris, furtivement, surveillaient ses dix-sept convives ; elle scrutait leur assiette, leur verre, leur pain, jusqu’à leur physionomie ; et l’expression de sensualité qu’ils laissaient voir, quand passait un met plus exquis, flattait secrètement son orgueil. Le valet et la femme de chambre avaient à leur tour les yeux fixés sur les siens ; de ses prunelles, secrètement, elle leur donnait des ordres : c’était entre la maîtresse et les domestiques une télégraphie mystérieuse. Un bien-être s’ensuivait pour les invités. Le service se faisait comme par enchantement. Herlinge était ravi. Il tirait vanité de ses dîners autant que de ses diagnostics célèbres. On en causait en ville ; c’était sa supériorité sur Boussard qui, le surpassant en talent, en hardiesse, en initiatives scientifiques, n’aurait pu, dans son intérieur disloqué d’homme sans foyer, tenir une table comparable à celle-ci. Lorsqu’on s’exclama sur la succulence du risotto, il rayonna. Ce fut le dédommagement des soucis, des peines, des courses, des préoccupations et des fatigues que, depuis huit jours au moins, madame Herlinge s’était infligés.

On s’excitait : la table devenait bruyante. Il y eut un désaccord entre Artout, Herlinge et Janivot d’une part, Boussard, de l’autre, sur la sérothérapie de la tuberculose. Les trois premiers niaient la valeur du vaccin de singe appliqué à l’homme ; Boussard, au contraire, citait des faits probants. Audacieusement, Thérèse se mit de son côté. Jeune et ardente, elle poussait la foi dans les sérums à un plus haut degré que ses aînés. Elle éleva la voix ; on se tut pour l’écouter ; les yeux allumés, belle de foi, de sincérité, d’enthousiasme, elle tint tête à Janivot, à son père, au vieil Artout lui-même. D’ailleurs, elle pouvait bien le dire : du sérum de singe, elle s’en était procuré, grâce à un camarade de l’Hôtel-Dieu, préparateur à la Faculté ; elle en avait injecté à un joli lapin blanc ; elle s’en serait injecté à elle-même et, après cela, elle aurait pris la maladie, par inoculation, comme on se fait une piqûre d’éther, sans sourciller…

Boussard l’appuyait ; il émettait des arguments moins tapageurs, plus logiques, fondés sur les analyses sanguines ; il affirmait, avec certaines réserves, l’identité du terrain chez l’homme et le chimpanzé… Ses dires étayaient ceux de la jeune femme, donnaient à ce plaidoyer féminin des apparences de force. C’était le rêve de toute son adolescence que Thérèse réalisait : discuter avec les savants, les égaler dans le raisonnement, leur faire reconnaître et accepter sa personnalité.

Alors, encouragée, elle parla de sa thèse. Elle y avait sacrifié une jeune chatte dont elle se servait pour ses expériences de laboratoire. C’était, croyait-elle, un fait unique. Elle montra sa main griffée en plus d’un endroit ; elle avait de ces vanités de charmeuse de panthères ; on la félicita de sa bravoure. Et, comme elle voyait tous ces médecins captivés, elle raconta ses inoculations de scarlatine à des cobayes, à des rats, à des lapins : tous mouraient à intervalles différents, selon l’espèce ; la chatte avait survécu. Par un traumatisme habile, elle avait provoqué chez cette bête une lésion du cœur, une endocardite consécutive à la scarlatine, Depuis, elle essayait une thérapeutique nouvelle. Cela, c’était son secret.

Victorieusement, elle regardait Janivot. Oserait-il maintenant affirmer l’insuffisance de son lobe frontal ? Madame Lancelevée restait silencieuse. Il y avait en elle quelque chose d’étrange, ce soir. Certains la pensèrent jalouse du succès qu’on faisait à Thérèse. Artout, en effet, clamait à pleine voix que « cette petite Guéméné l’épatait carrément ». Gilbertus, hyperbolique, ne se gênait pas pour déclarer que « ce cerveau de femme détenait peut-être les grands mystères scientifiques de demain ». Morner trouvait amusant qu’une femme travaillât à ce point. Madame de Bunod complimenta le père. L’excellente Jeanne Adeline, très animée, disait à Fernand Guéméné, son voisin de gauche :

— Ah ! c’est beau ! c’est beau ! votre femme est une gaillarde, mon cher !

Et Boussard la complimenta :