— Vous donnez un bel exemple aux jeunes hommes, madame.

La doctoresse Lancelevée possédait aussi son laboratoire. Elle pratiquait la bactériologie. Le public ne la connaissait guère que d’après ce portrait où on la voyait en blouse blanche, devant une table chargée de fioles, et tenant dans ses mains un cobaye apeuré. Elle aurait eu fort à dire en l’occurrence. Elle se tut. On la crut vexée. Seul Bernard de Bunod, blême et les dents serrées, qui n’avait pas cessé de considérer Boussard, devina pourquoi, ce soir, l’impénétrable femme semblait étrange.

Le dessert venait de s’achever ; on passait au salon pour le café. Le cas de Thérèse occupait toujours les convives. Les femmes secouaient avec des bruits de soie leurs jupes froissées. Les hommes s’empressaient, déplaçaient les sièges, offraient leur bras. Madame Jourdeaux abandonna celui de Guéméné pour courir à son malheureux mari, prendre de ses nouvelles. Fernand, demeuré seul, observait sa femme : elle discutait avec Boussard, rayonnante de fierté, satisfaite, épanouie. Artout, penché près de madame Herlinge, lui parlait évidemment de sa fille ; et il avait ce geste de se tapoter le front, qui disait tout ce que Thérèse avait « là ». Sous sa froideur, la mère exultait. Guéméné la vit sonner la femme de chambre, lui donner un ordre. La domestique revint apportant une élégante cassette. Alors madame Herlinge, l’ouvrant, exhiba des cahiers de Thérèse, enfant. Son orgueil maternel l’entraînant, elle alla jusqu’à lire à haute voix, pour un petit cercle qui comprenait Artout, madame de Bunod, les Jourdeaux, Pautel et l’oncle Guéméné, un devoir de style qu’avait écrit Thérèse, à huit ans, sur cette maxime : « Tout ce qui brille n’est pas or. » On s’émerveilla.

Après le café, les hommes s’en allèrent fumer dans le cabinet d’Herlinge. La question de la sérothérapie fut de nouveau agitée. L’éternel écueil, dans cette science, était l’impossibilité de tâtonner, d’expérimenter sur le véritable terrain : l’homme. La nécessité de recourir à des vaccinations d’à côté retardait indéfiniment le succès. On cita des médecins qui s’étaient inoculé à eux-mêmes les toxines. Pautel émit l’idée que les criminels pourraient être condamnés à servir de champ d’expérience, ce qui fut chaudement controversé. Les uns trouvaient à cette conception une horreur « moyen-âgeuse », les autres auraient aimé que ces rebuts de la société fussent, en périssant, utiles au bien commun. Puis de nouveaux points de casuistique médicale furent passés en revue. La fumée des cigares obscurcissait la pièce. Les livres de la bibliothèque, les dos de chagrin rouge, la toile bise des brochures scientifiques, le vert bronze des in-folio, n’apparaissaient plus qu’à travers une gaze bleuâtre. Le bruit des voitures, sur l’avenue, entrait par la fenêtre ouverte. Dans un pan de l’espace on apercevait, dessiné par quatre points d’or scintillants, le gigantesque alpha qu’inscrit au ciel Cassiopée. Boussard, d’une mentalité subtile, parlait des piqûres de morphine qui précipitent le dénouement des agonies douloureuses. Avait-on le droit d’y consentir ? Lui connaissait, à ce sujet, de grands troubles. Quand la morale et l’humanité entrent en conflit, que peut décider l’incertaine conscience ?

— … Et je cède à l’humanité, continuait-il de sa voix sourde d’homme modeste. Délibérément je donne la mort, offensant l’impitoyable morale, mais choisissant de commettre l’acte dont je souffre seul, plutôt que de tolérer les douleurs du moribond.

Janivot jugeait la question beaucoup plus simple :

— Il suffit de n’être pas une brute, disait-il ; lorsqu’on peut abréger des souffrances, on n’y va pas par quatre chemins.

A son tour, Artout parla des avortements. En sa qualité d’accoucheur, il professait ce qu’on pourrait appeler la religion de l’enfantement. Pour lui, l’enfant représentait une puissance inviolable, l’humanité de demain. Ce vieux célibataire, à l’austérité proverbiale, apparaissait comme un créateur de vies, comme le prêtre de la fécondité, avec son geste coutumier de présenter, d’offrir à l’existence les nouveau-nés. Il voulait la pullulation de la race, l’humanité toujours plus grouillante, submergeant la terre. Et quand on lui demandait pourquoi, il répondait superbement :

— Il y a des lois secrètes qui dépassent notre raison.

Mais Pautel prétendait qu’à la mère il ne faut pas hésiter, le cas échéant, à sacrifier l’enfant, car la mère est aussi l’épouse, la créature accomplie, parachevée… Et il finit par discuter avec passion, ayant inconsciemment devant les yeux sa chère Dina qu’il savait enceinte.