Ensuite les médecins se racontèrent leurs souvenirs de jeunesse. L’oncle Guéméné, qui avait fait ses études à la Pitié, rappela des anecdotes. Alors chacun apporta la sienne. L’un après l’autre, les hôpitaux de Paris furent évoqués : Lariboisière, qui ressemble à une usine suburbaine ; Beaujon, triste et resserré dans le faubourg Saint-Honoré ; Saint-Antoine, mi-moderne et mi-antique, avec son air de couvent restauré ; la Salpêtrière aux allées somptueuses, palais royal de l’hystérie ; puis Tenon, l’hôpital nouveau, avec ses cloîtres où l’on voit cheminer, pareils à des moines blancs, les escouades d’étudiants suivant leur chef. Et ce furent encore Laënnec, pittoresque et archaïque, avec le clocher léger de sa chapelle ; la Charité, célèbre par les fresques de sa salle de garde gothique ; l’Hôtel-Dieu, solennel et imposant, avec les galeries superposées qui enclosent sa cour intérieure… Morner lui-même devint loquace. Gilbertus, fourrageant sa barbe noire, daigna s’égayer.

Dans cette animation d’hommes qu’excitait le tabac, Fernand Guéméné se taisait. Comme s’il eût étouffé dans la pièce, il était allé s’asseoir sur le rebord d’une fenêtre. L’esprit loin des causeurs, il mâchonnait un cigare, préoccupé d’une idée qui lui était venue tout à l’heure, tandis que sa femme discourait. Une rougeur lui montait au front ; une émotion lui serrait la gorge. Il ne percevait rien des propos qui s’échangeaient autour de lui ; mais toujours il entendait Thérèse, hardie et assurée, prouver sa valeur, raconter ses recherches, étaler ses succès, se placer, malgré ses vingt-cinq ans, parmi les illustres. Et il se disait : « Que peut-elle bien penser de moi ? en quelle estime me tient-elle ?… »

En effet, qu’était-il, lui ? Un modeste et insignifiant médecin de quartier, pas davantage. Comme elle figurait bien, tout à l’heure, près de Boussard, ce prince de science que les journalistes allemands venaient interviewer des plus lointaines villes de la Pologne prussienne ! Elle avait osé contredire Artout. Elle avait réduit au silence Janivot, l’aliéniste opulent. Mais lui, quel pauvre personnage jouait-il ici ?

Son sang affluant au cerveau lui martelait les tempes. Il se sentait la tête pesante. Il prenait soudain conscience de son intellectualité saine, active, mais que nulle ambition n’avait jusqu’alors exaltée. Le coup de fouet de l’humiliation avait provoqué au fond de son être un sursaut d’orgueil offensé. Serait-il donc toujours un petit garçon près de Boussard, et, pour Herlinge, pour tous, « le mari de la doctoresse » ?…

Et il aspirait longuement l’air plus frais qui venait de l’avenue.

Il pensait ne jouir ici que d’une médiocre considération, ce dont il ne s’était jamais soucié avant ce soir, dans sa belle imprévoyance de modeste. Un désir ardent de notoriété s’éveillait en lui. Il contempla Boussard, qui fumait sous le lustre, et l’envia. Il envia jusqu’aux soixante ans majestueux d’Artout, contre lesquels il eut troqué sa jeunesse pour s’imposer à Thérèse, en maître. Mais que faire ?… Il s’imaginait que, le jour où il serait célèbre, elle s’inclinerait ! L’aimait-elle seulement ? Savait-on !… Et il eut des larmes qu’il cacha en regardant au dehors.

Lorsqu’on rentra au salon, les Jourdeaux se retiraient. La belle et malheureuse jeune femme se précipita vers Guéméné. Il lui avait décidément inspiré une confiance extraordinaire. Elle le supplia :

— Oh ! docteur, je vous en prie, faites-moi l’honneur de soigner mon mari, venez l’examiner demain. Vous m’avez dit ce soir des choses qui m’ont frappée. Je suis convaincue que vous verrez dans son cas ce que d’autres n’y ont pas vu.

Guéméné sourit, hésitant. Le mari, à son tour, s’approcha :

— Je sais bien que mon compte est réglé, dit-il avec un essoufflement ; cependant, si l’on essayait un nouveau traitement… Oh ! ce que vous voudrez, docteur, je m’en remets à vous.