— Mon chéri, s’écria-t-elle, comme emportée par une indignation secrète, toutes ces choses m’importent-elles à un moment où je vois ta santé compromise ? Ma thèse m’inquiète peu, va, lorsque tu souffres. Quant à ma malade, c’était, il est vrai, un cas bien intéressant, mais je me passerai d’elle… et personne ne s’apercevra de ce trou dans mes observations.

Guéméné buvait ces paroles d’affectueux renoncement : il fut ivre de joie. Il trouvait magnifique le dévouement de Thérèse ; à peine osait-il l’accepter.

— O mon amie, mon amie ! disait-il en lui baisant les mains, suis-je digne de toi ?

Elle exultait. Enfin l’on verrait si elle était une mauvaise épouse ! Elle aussi savait se sacrifier. Pour elle aussi, son mari tenait la première place ; et l’on cesserait peut-être maintenant de lui jeter, à toute occasion, par des allusions discrètes, voilées ou perfides, l’exemple de Dina…

Ils passèrent à la mer le mois de septembre. Sur cette plage à la fois chaotique et paisible de Morgat, qu’ils choisirent, Guéméné connut un bonheur de rêve. Ses inquiétudes, ses tourments, cessèrent. Pourquoi s’être méchamment irrité contre Thérèse ? N’était-elle pas l’idéale compagne, prête à s’oublier pour lui, à se dévouer, à négliger à son profit les plus attrayantes études ? Ils ne se quittaient pas, se chérissaient d’un amour joyeux d’adolescents, qui allait des baisers au sourire. Devant eux, la baie de Douarnenez se creusait en un cirque énorme. Ils se promenaient enlacés sur le sable fin de la grève, s’embrassaient au fond des grottes, dans les chemins creux, sur les routes même ; et les Crozonnaises, dont la coiffe est un réseau fin serrant les cheveux, s’arrêtaient au bord des fossés pour voir cheminer ce beau couple amoureux.

Mais, vers la fin, Thérèse fut prise d’une nostalgie de l’hôpital. L’idée de sa thèse l’obsédait comme une obligation qu’on n’a pas remplie. Elle se préoccupait de ses cultures, de ses études, de ses animaux. Qu’étaient devenus la chatte grise, le lapin blanc, les cobayes ?… Le premier octobre au matin, elle était à l’Hôtel-Dieu.

Alors commença pour elle une période de travail fiévreux, incessant. Au cours de sa dernière année d’internat, elle voulait acquérir toutes les connaissances que la pratique, dans les hôpitaux, peut donner à des étudiants sérieux ; et elle se résolut à changer de service. Elle alla chez Boussard, à la Charité. La distance qui sépare l’île Saint-Louis de la rue Jacob lui causa un surcroît de fatigue : le déjeuner à la maison dut être supprimé définitivement. Elle partait le matin, ne rentrait plus jamais que le soir. De plus, comme ses études bactériologiques nécessitaient des expériences sur les chiens, et que le laboratoire exigu du service de Boussard ne permettait pas d’y garder de si gros animaux, elle dut aller travailler à l’École. Le second jour, elle y rencontra son mari, dans l’escalier. Elle eut un cri de surprise :

— Que fais-tu ici ?

Et ce fut là, sur une marche du large escalier de l’École, que, badinement, dans la joie de cette apparition imprévue de sa femme, il lui révéla en quelques mots son secret. Le cas de Jourdeaux le préoccupait fort ; il voyait, lui, dans le cancer une infection. Il cherchait…

— Quoi ? demanda Thérèse, incrédule.