Elle chercha et décida avec une inconscience majestueuse :

"Un vieux monsieur de quarante ans?"

Elle essuya l'une contre l'autre ses longues mains bien faites et se détourna dans une volte dégoûtée :

"Pouah! Adieu tout, c'est plus propre. Allons acheter des cartes à jouer, du bon vin, des marques de bridge, des aiguilles à tricoter, tous les bibelots qu'il faut pour boucher un grand trou, tout ce qu'il faut pour déguiser le monstre—la vieille femme…."

* * * * *

En fait d'aiguilles à tricoter, elle eut maintes robes, et des saut-de- lit comme des nuées à l'aurore. Le pédicure chinois vint une fois la semaine; la manucure deux fois et la masseuse tous les jours. On vit Léa au théâtre, et avant le théâtre dans des restaurants qu'elle ne fréquentait pas du temps de Chéri.

Elle accepta que des jeunes femmes et leurs amis, que Kühn, son ancien tailleur retiré des affaires, l'invitassent dans leur loge ou à leur table. Mais les jeunes femmes lui témoignèrent une déférence qu'elle ne requérait pas et Kühn l'appela "ma chère amie", à quoi elle lui répondit dès la première agape :

"Kühn, décidément, ça ne vous va pas d'être client."

Elle rejoignit, comme on se réfugie, Patron, arbitre et directeur d'une entreprise de boxe. Mais Patron était marié à une jeune tenancière de bar, petite, terrible et jalouse autant qu'un ratier. Jusqu'à la place d'Italie Léa risqua, pour retrouver le sensible athlète, sa robe couleur dé saphir sombre alourdie d'or, ses paradis, ses bijoux imposants, ses cheveux d'acajou neuf. Elle respira l'odeur de sueur, de vinaigre et de térébenthine qu'exhalaient les "espoirs" entraînés par Patron et s'en alla, sûre de ne jamais revoir la salle vaste et basse où sifflait le gaz vert.

Ces essais qu'elle fit pour rentrer dans la vie remuante des désoeuvrés lui coûtèrent une fatigue qu'elle ne comprenait pas.