"Qu'est-ce que j'ai donc?"

Elle tâtait ses chevilles un peu gonflées le soir, mirait ses fortes dents à peine menacées de déchaussement, tâtait du poing, comme on percute un tonneau, ses poumons logés au large, son estomac joyeux. Quelque chose d'indicible, en elle, penchait, privé d'un étai absent, et l'entraînait tout entière. La baronne de la Berche, rencontrée dans un "zinc" où elle arrosait, d'un vin blanc de cochers, deux douzaines d'escargots, apprit enfin à Léa le retour de l'enfant prodigue au bercail, et l'aube d'un nouvel astre de miel sur le boulevard d'Inkermann. Léa écouta cette histoire morale avec indifférence. Mais elle pâlit d'une émotion pénible, le jour d'après, en reconnaissant une limousine bleue devant sa grille et Charlotte Peloux qui traversait la cour.

"Enfin! Enfin! Je te retrouve! Ma Léa! ma grande! Plus belle que jamais! Plus mince que l'an dernier! Attention, ma Léa, pas trop maigrir à nos âges! Comme ça, mais pas plus! Et même…. Mais quel plaisir de te revoir!"

Jamais la voix blessante n'avait paru si douce à Léa. Elle laissait parler Madame Peloux, rendait grâce à ce flot acide qui lui donnait du temps. Elle avait assis Charlotte Peloux dans un fauteuil bas sur pattes, sous la douce lumière du petit salon aux murs de soieries peintes, comme autrefois. Elle-même venait de reprendre machinalement la chaise à dossier raide qui l'obligeait à effacer les épaules et à relever le menton, comme autrefois. Entre elles, la table nappée d'une rugueuse broderie ancienne portait, comme autrefois, la grosse carafe taillée à demi pleine de vieille eau-de-vie, les verres en calices vibrants, minces comme une feuille de mica, l'eau glacée et les biscuits sablés….

"Ma grande! On va pouvoir se revoir tranquillement, tranquillement, pleurait Charlotte. Tu connais ma devise : fichez la paix à vos amis quand vous êtes dans les ennuis, ne leur faites part que de votre bonheur. Tout le temps que Chéri a fait l'école buissonnière, c'est exprès que je ne t'ai pas donné signe de vie, tu m'entends! A présent que tout va bien, que mes enfants sont heureux, je te le crie, je me jette dans tes bras, et nous recommençons notre bonne vie…."

Elle s'interrompit, alluma une cigarette, habile à ce genre de suspension autant qu'une actrice :

"… sans Chéri, naturellement.

—Naturellement", acquiesça Léa en souriant.

Elle contemplait, écoutait sa vieille ennemie avec une satisfaction ébahie. Ces grands yeux inhumains, cette bouche bavarde, ce bref corps replet et remuant, tout cela, en face d'elle, n'était venu que pour mettre sa fermeté à l'épreuve, l'humilier comme autrefois, toujours comme autrefois. Mais comme autrefois Léa saurait répondre, mépriser, sourire, se redresser. Déjà ce poids triste qui la chargeait hier et les jours d'avant semblait fondre. Une lumière normale, connue, baignait le salon et jouait dans les rideaux.

"Voilà, songea Léa allègrement. Deux femmes un peu plus vieilles que l'an passé, la méchanceté habituelle et les propos routiniers, la méfiance bonasse, les repas en commun; des journaux financiers le matin, des potins scandaleux l'après-midi,—il faut bien recommencer tout ça puisque c'est la vie, puisque c'est ma vie. Des Aldonzas et des La Berche, et des Lili et quelques vieux Messieurs sans foyer, tout le lot serré autour d'une table à jeu, où le verre de fine et le jeu de cartes vont voisiner, peut-être, avec une paire de petits chaussons, commencés pour un enfant qui vivra bientôt… Recommençons, puisque c'est dans l'ombre. Allons-y gaiement, puisque j'y retombe à l'aise comme dans l'empreinte d'une chute ancienne…."