—Ma beauté?"

Il hésita, battit des paupières en frissonnant :

"Je suis fatigué…. Et puis demain, comment vas-tu pouvoir…."

D'une poussée tendre Léa rabattit sur l'oreiller le torse nu et la tête alourdie.

"Ne t'occupe pas. Couche-toi. Est-ce que Nounoune n'est pas là? Ne pense à rien. Dors. Tu as froid, je parierais…. Tiens, prends ça, c'est chaud…."

Elle le roula dans la soie et la laine d'un petit vêtement féminin ramassé sur le lit et éteignit la lumière. Dans l'ombre, elle prêta son épaule, creusa son flanc heureux, écouta le souffle qui doublait le sien. Aucun désir ne la troublait, mais elle ne souhaitait pas le sommeil. "A lui de dormir, à moi de penser", se répéta-t-elle. "Notre départ, je l'organiserai très chic, très discret; mon principe est de causer le minimum de bruit et de chagrin…. C'est encore le Midi qui au printemps nous plaira le mieux. Si je ne consultais que moi, j'aimerais mieux rester ici, tout tranquillement. Mais la mère Peloux, mais madame Peloux fils…." L'image d'une jeune femme en costume de nuit, anxieuse et debout près d'une fenêtre, ne retint Léa que le temps de hausser l'épaule avec une froide équité : "Ça, je n'y peux rien. Ce qui fait le bonheur des uns…."

La tête soyeuse et noire bougea sur son sein, et l'amant endormi se plaignit en rêve. D'un bras farouche Léa le protégea contre le mauvais songe, et le berça afin qu'il demeurât longtemps—sans yeux, sans souvenirs et sans desseins,—ressemblant au "nourrisson méchant" qu'elle n'avait pu enfanter.

Éveillé depuis un long moment, il se gardait de bouger. La joue sur son bras plié, il tâchait de deviner l'heure. Un ciel pur devait verser sur l'avenue une précoce chaleur, car nulle ombre de nuage ne passait sur le rose ardent des rideaux. "Peut-être dix heures?…" La faim le tourmentait, il avait peu dîné la veille. L'an dernier, il eût bondi, bousculé le repos de Léa, poussé des appels féroces pour réclamer le chocolat crémeux et le beurre glacé…. Il ne bougea pas. Il craignait, en remuant, d'émietter un reste de joie, un plaisir optique qu'il goûtait au rose de braise des rideaux, aux volutes, acier et cuivre, du lit étincelant dans l'air coloré de la chambre. Son grand bonheur de la veille lui semblait réfugié, fondu et tout petit, dans un reflet, dans l'arc-en-ciel qui dansait au flanc d'un cristal rempli d'eau.

Le pas circonspect de Rose frôla le tapis du palier. Un balai prudent nettoyait la cour. Chéri perçut un lointain tintement de porcelaine dans l'office…. "Comme c'est long, cette matinée… se dit-il. Je vais me lever!" Mais il demeura tout à fait immobile, car Léa derrière lui bâilla, étira ses jambes. Une main douce se posa sur les reins de Chéri, mais il referma les yeux et tout son corps se mit à mentir sans savoir pourquoi, en feignant la mollesse du sommeil. Il sentit que Léa quittait le lit, et la vit passer en silhouette noire devant les rideaux qu'elle écarta à demi. Elle se tourna vers lui, le regarda et hocha la tête, avec un sourire qui n'était point victorieux mais résolu, et qui acceptait tous les périls. Elle ne se pressait pas de quitter la chambre, et Chéri, laissant un fil de lumière entrouvrir ses cils, l'épiait. Il vit qu'elle ouvrait un indicateur des chemins de fer et suivait du doigt des colonnes de chiffres. Puis elle sembla calculer, le visage levé vers le ciel et les sourcils froncés. Pas encore poudrée, une maigre torsade de cheveux sur la nuque, le menton double et le cou dévasté, elle s'offrait imprudemment au regard invisible.

Elle s'éloigna de la fenêtre, prit dans un tiroir son carnet de chèques, libella et détacha plusieurs feuillets. Puis elle disposa sur le pied du lit un pyjama blanc et sortit sans bruit.