"Mais toi non plus tu ne dormais pas, Nounoune?"
Il étendit la main vers la table de chevet et atteignit la lampe; une nappe de lumière rose couvrit le grand lit, accusant les reliefs des dentelles, creusant des vallons d'ombre entre les capitons dodus d'un couvre-pieds gonflé de duvet. Chéri, étendu, reconnaissait le champ de son repos et de ses jeux voluptueux. Léa, accoudée près de lui, caressait de la main les longs sourcils qu'elle aimait et rejetait en arrière les cheveux de Chéri. Ainsi couché et les cheveux dispersés autour de son front, il sembla renversé par un vent furieux.
La pendule d'émail sonna. Chéri se dressa brusquement et s'assit.
"Quelle heure est-il?
—Je ne sais pas. Qu'est-ce que ça peut bien nous faire?
—Oh! je disais ça…."
Il rit brièvement et ne se recoucha pas tout de suite. La première voiture de laitier secoua au-dehors un carillon de verrerie, et il eut un mouvement imperceptible vers l'avenue. Entre les rideaux couleur de fraise, une lame froide de jour naissant s'insinuait. Chéri ramena son regard sur Léa, et la contempla avec cette force et cette fixité qui rend redoutables l'attention de l'enfant perplexe et du chien incrédule. Une pensée illisible se levait au fond de ses yeux dont la forme, la nuance de giroflée très sombre, l'éclat sévère ou langoureux ne lui avaient servi qu'à vaincre et non à révéler. Son torse nu, large aux épaules, mince à la ceinture, émergeait des draps froissés comme d'une houle, et tout son être respirait la mélancolie des oeuvres parfaites.
"Ah! toi…" soupira Léa avec ivresse.
Il ne sourit pas, habitué à recevoir simplement les hommages.
"Dis-moi, Nounoune….