Elle battit des paupières, éblouie par l'approche du visage éclatant qui descendait sur elle, et dit enfin d'une voix sourde :
"Non. Je n'ai pas d'amant. Je t'aime…."
Il la lâcha et commença de retirer son smoking, son gilet; sa cravate siffla dans l'air et s'enroula au cou d'un buste de Léa sur la cheminée. Cependant il ne s'écartait pas d'elle et la maintenait, genoux contre genoux, assise sur la chaise longue. Lorsqu'elle le vit demi-nu, elle lui demanda, presque tristement :
"Tu veux donc?… Oui?…"
Il ne répondit pas, absorbé par l'idée de son plaisir proche et le désir qu'il avait de la reprendre. Elle se soumit et servit son jeune amant en bonne maîtresse, attentive et grave. Cependant elle voyait avec une sorte de terreur approcher l'instant de sa propre défaite, elle endurait Chéri comme un supplice, le repoussait de ses mains sans force et le retenait entre ses genoux puissants. Enfin elle le saisit au bras, cria faiblement, et sombra dans cet abîme d'où l'amour remonte pâle, taciturne et plein du regret de la mort.
Ils ne se délièrent pas, et nulle parole ne troubla le long silence où ils reprenaient vie. Le torse de Chéri avait glissé sur le flanc de Léa, et sa tête pendante reposait, les yeux clos, sur le drap, comme si on l'eût poignardé sur sa maîtresse. Elle, un peu détournée vers l'autre côté, portait presque tout le poids de ce corps qui ne la ménageait pas. Elle haletait tout bas, son bras gauche, écrasé, lui faisait mal, et Chéri sentait s'engourdir sa nuque, mais ils attendaient l'un et l'autre, dans une immobilité respectueuse, que la foudre décroissante du plaisir se fût éloignée d'eux.
"Il dort", pensa Léa. Sa main libre tenait encore le poignet de Chéri, qu'elle serra doucement. Un genou, dont elle connaissait la forme rare, meurtrissait son genou. A la hauteur de son propre coeur, elle percevait le battement égal et étouffé d'un coeur. Tenace, actif, mélange de fleurs grasses et de bois exotiques, le parfum préféré de Chéri errait. "Il est là", se dit Léa. Et une sécurité aveugle la baigna toute. "Il est là pour toujours", s'écria-t-elle intérieurement. Sa prudence avisée, le bon sens souriant qui avaient guidé sa vie, les hésitations humiliées de son âge mûr, puis ses renoncements, tout recula et s'évanouit devant la brutalité présomptueuse de l'amour. "Il est là! Laissant sa maison, sa petite femme niaise et jolie, il est revenu, il m'est revenu! Qui pourrait me l'enlever? Maintenant, maintenant je vais organiser notre existence…. Il ne sait pas toujours ce qu'il veut, mais moi je le sais. Un départ sera sans doute nécessaire. Nous ne nous cachons pas, mais nous cherchons la tranquillité…. Et puis il me faut le loisir de le regarder. Je n'ai pas dû le bien regarder, au temps où je ne savais pas que je l'aimais. Il me faut un pays où nous aurons assez de place pour ses caprices et mes volontés…. Moi, je penserai pour nous deux,—à lui le sommeil…."
Comme elle dégageait avec précaution son bras gauche fourmillant et douloureux et son épaule que l'immobilité ankylosait, elle regarda le visage détourné de Chéri, et elle vit qu'il ne dormait pas. Le blanc de son oeil brillait, et la petite aile noire de ses cils battait irrégulièrement.
"Comment, tu ne dors pas?"
Elle le sentit tressaillir contre elle, et il se retourna tout entier d'un seul mouvement.